Un dimanche de garde

« Qu’est ce que c’est que ces conn..ies !… Mais qu’est ce que ça peut bien lui foutre?! »

Il allume une gitane sans filtre, tandis que la cigarette précédente finit de se consumer dans un cendrier improvisé, une vieille tasse colorée par la caféine. Il tire plusieurs fois sur son clope… Cela ne changera pas grand chose à l’atmosphère quasi irrespirable. Il est autour de midi, mais les volets sont restés clos, l’obscurité règne. Sur la table des cadavres de bouteilles de vin, bière, une boite de conserve de thon vide. Le plafonnier éclaire difficilement le visage émacié du vieil homme, et la robe de chambre bariolée de vestiges alimentaires non identifiables, dissimule à peine son corps amaigri, aux muscles atrophiés.

« Mais pourquoi il vous a appelé ? Qu’est ce qu’il en a foutre de son père, ce petit m…eux !!?? »

Manifestement il est encore embrumé par l’alcool, ses mots accrochent, son haleine est typique, sa gouaille suspecte. Je lui explique, une nouvelle fois, en allant à l’essentiel : je suis le médecin de garde. Son fils qui habite en province a été alerté par un des voisins de la cité, et a appelé mon standard.
Ainsi en ce dimanche midi, sur la dizaine de visites programmées ce matin, dont beaucoup de grippes, en face de son nom et son adresse, est annoté : « n’est pas bien. 75 ans. Fils inquiet ».

Mais là manifestement ce n’était pas un syndrome fébrile qui inquiétait sa descendance, mais je découvre que le motif était en fait la conduite suicidaire du senior..

« je veux crever, la vie m’em…de, j’ai plus rien à attendre, je veux clamser, mon fils je l’emme… »

J’essaye de le raisonner mais j’ai un peu de mal à me concentrer, et à trouver les mots qui pourraient être suffisamment percutants pour faire mouche, pour pénétrer sa conscience malgré le filtre de l’ ivresse. Ce ne sont pas les noms d’oiseaux qui fusent, ni l’odeur opiniâtre qui me parasitent l’esprit, mais c’est surtout ce flingue qu’il tient dans sa main et que je viens de découvrir lorsque ma vue s’est enfin adaptée à cette pénombre…

Ce pistolet m’inquiète. Malgré les propos injurieux qu’il lance à l’encontre de son fils, je ne me sens pas directement menacé par son ire. Mais mon regard ne quitte plus le canon de son arme qui virevolte dans sa main fébrile, agitée par des mouvements désordonnés qui ponctuent ses insultes, ou ses plaintes. Ma famille me l’a ensuite reproché mais je n’ai pas tourné les talons, non pas par fierté ou sentiment d’invincibilité, …viscosité mentale ? Réflexe de vouloir remplir la mission médicale initiée ? Intuition que tourner le dos et ne pas faire face était plus dangereux? Je ne me l’explique toujours pas puisque j’ai depuis vécu une situation semblable avec ce même réflexe (médical?) irraisonné alors que je suis maintenant père de 6 enfants…

Je finis par accepter la cigarette qu’il me propose, et réussis à instaurer un dialogue. De minutes en minutes ses effets de manche se font plus rares, le fut du canon reste froid, son index quitte enfin la gâchette, puis il finit par poser le colt… le spectre de l’autolyse s’éloigne, la crainte du coup de feu accidentel est moins légitime…

Son désespoir est compréhensible, il vit seul, n’arrive pas à arrêter la boisson, ne voit jamais personne, son fils est loin, sa santé précaire, le traitement antidépresseur qui lui a été prescrit il y a quelques mois est inefficace et mal toléré, les forces le quittent, il refuse toute hospitalisation…

Après une longue discussion, et son refus manifeste de toute prise en charge, je finis par quitter l’appartement insalubre, avec l’impression que j’ai réussi momentanément à différer son geste, mais le risque de passage à l’acte est imminent, et cette arme rend difficile l’approche… bref, j’appelle le 17, … « on s’en occupe… oui dans les heures qui viennent, avant la fin de l’après midi… »

Je poursuis les visites, grippes, colique néphrétique, syndrome coronarien atypique, …

Quelques heures plus tard…

« Allo Docteur, oui c’est la police, nous sommes devant la porte de l’individu. Pourriez vous venir SVP et sonner vous même, il refuse de nous ouvrir… il gueule au travers de la porte… comme il vous connait, il vaudrait mieux que vous passiez devant »

Que dire, que faire…

Je n’y suis pas allé, j’ai clairement refusé de « passer devant »… lâcheté ?

Le vieil homme n’a rejoint Saint Pierre qu’une paire d’années plus tard, dans l’incendie de son appartement… dans l’intervalle son arme lui avait été confisquée par les forces de l’ordre.

Cette histoire m’est revenue après la lecture de l’excellent récit « le petit far west » de ma consoeur.

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4 réflexions au sujet de « Un dimanche de garde »

  1. Superbe récit de ces moments intenses et incroyablement violents que nous vivons parfois et que nous redoutons tous. Au mieux, ils deviennent des « histoires de chasse », au pire, nous sommes obligés de vivre avec.
    Merci!

  2. Ping : Une urgence "psy", un week end de garde, en ville… | toubib92

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