Une bouffée délirante

En cette fin de matinée, nous ne chômons pas dans ce service d’urgences médicales. Je termine l’examen clinique d’un jeune enfant, tout en expliquant à la maman les examens complémentaires que je vais devoir prescrire, quand je suis interrompu par une soudaine clameur qui perce aisément les fines parois du « box ».

Des cris, des insultes, une voix masculine déformée par la colère, puis des pas rapides, nombreux, une bousculade…

Dans le couloir, un homme se débat en vociférant. Un aide soignant essaye de le raisonner et le contenir. L’homme « en blanc » est expérimenté, sa voix est calme, monocorde, mais ferme et directive. Il l’invite à se calmer tout en tentant de l’interroger sur l’objet de son courroux. Mais l’homme surenchérit, s’agite, bouscule son interlocuteur bienveillant, lâche une nouvelle salve d’insultes.
Puis tout va très vite, les propos hargneux sont incohérents, les mouvements brutaux, de plus en plus belliqueux, et bientôt nous sommes trois hommes à devoir physiquement limiter ses gestes. L’inconnu est bientôt à terre, un pompier et l’aide soignant tentent de le contenir, le sanglent de leurs bras. Il hurle, tandis je réussis à palper son pouls tout en tentant à mon tour de lancer le dialogue. Sa colère s’amplifie, ses propos deviennent inintelligibles.
L’agité est un homme d’une cinquantaine d’années, il est très mince, plutôt petit, moins de 55 kg à la louche, une musculature normale et je m’étonne de la force qu’il arrive à déployer : l’armoire à glace qui le ceinture a du mal à le maintenir. Son front est maintenant envahi par de nombreuses gouttes de sueur, son visage est déformé par un rictus de rage, ses yeux s’agitent en tout sens, son regard menaçant et son bouc lui donne un aspect quasi diabolique. S’il n’était pas habillé d’un T-shirt et d’un short, il pourrait ressembler à Gilles De Rais.

Une « BDA ». Une Bouffée Délirante Aigue.

Manifestement il est arrivé seul dans le service, personne ne l’accompagne, nous ne le connaissons pas, ses poches sont vides, aucune information…
L’agitation ne cède pas. Un brancardier vient en renfort.

Contrariant de ne rien savoir sur cet agité…est il sous un traitement anticoagulant qui contre indiquerait une intra musculaire ? A-t-il pris un toxique ? Une drogue ? Y a t il des traces d’injections veineuses…
Sa peau est couverte de transpiration, mais il ne semble pas fébrile à la palpation… ses mouvements sont désordonnés mais il n’y a pas d’asymétrie dans la force décuplée de ses membres pouvant orienter vers une pathologie neurologique, ses pupilles semblent normales, bien que dilatées… de toute façon faire une prise de sang à la recherche de toxiques, ou de causes organiques parait difficile en l’état actuel de la situation…
Son pouls parait « bien frappé », mais je vais tenter de prendre une tension , surtout si je dois prescrire un neuroleptique injectable… Ce n’est pas la solution idéale mais je ne vois pour l’instant que cette issue. Je vais lui donner encore un peu de temps mais … Ce produit devrait faire céder ce délire, et un dialogue serein devrait ensuite pouvoir s’initier. Cela ne me plait guère, le seul neuroleptique injectable qui est disponible dans ce Centre Hospitalier Universitaire a la récente réputation de faire chuter dangereusement la pression artérielle (ce produit sera d’ailleurs interdit quelques années plus tard ).

Et puis il faudrait que l’on puisse isoler cet excité. Que les jeunes patients du service puissent être témoins de ce spectacle est plus que regrettable… Mais là, il se débat avec une telle énergie, qu’il n’est pas transférable, il risque de se blesser…

Il faut prendre une décision, le patient est en nage, il est le premier à souffrir de cet état volcanique, il est toujours incontrôlable, la « camisole » chimique risque d’être rapidement nécessaire, le jeune interne que je suis doit arbitrer rapidement…

Tandis que le sapeur l’entrave de son poids, le soignant m’aide à tendre le bras du « patient malgré lui », pour que je puisse glisser mon tensiomètre…

L’infirmière nous rejoint. Je m’aperçois qu’elle tient une seringue remplie. Celle-ci est montée d’une aiguille intra veineuse… « Une IV, ben non, je…« 

Celle-ci m’interrompt d’un geste :

« Attends ! » me dit elle « Je le connais ! Il faut lui injecter une solution hypertonique de sucre… du G30… puis je ? »

J’opine du chef, je viens de comprendre… elle prend ma place, désinfecte le creux du bras, serre le garrot, palpe la belle veine que les muscles bandés rendent plus saillante, l’aiguille biseautée traverse alors le cuir, le reflux est vérifié, le garrot libéré, puis l’eau sucrée stérile est injectée… En quelques secondes, notre soignante a effectué un geste mille fois répété, avec une dextérité que le jeune médecin que je suis lui envie.

Comme si on avait appuyé sur un interrupteur, l’agitation cède, le faciès « satanique » laisse enfin place à un visage apaisé, les muscles se relâchent, notre pompier assouplit sa contrainte, puis libère complètement notre patient, qui a enfin renoncé « au côté obscure de la force ».
Le quinquagénaire s’assoit, tente d’éponger son front avec son vêtement trempé à tordre, puis nous regarde d’un air navré. Il balbutie … «Désolé… je suis vraiment, vraiment désolé »

Tandis que l’infirmière lui tend un verre de jus de fruit, elle nous apprend que notre pseudo-aliéné est diabétique insulino dépendant, passionné de vélo, et qu’il fait souvent de graves hypoglycémies. Il gère mal ses quantités injectées d’insuline, surtout lorsqu’il n’adapte pas celles-ci à l’intensité de son activité cycliste. Ce patient n’est pas psychiatrique : en dehors de ces accidents, il est connu pour son caractère doux et avenant. Les hypoglycémies sévères qu’il a déjà faites ont déjà provoqué des accès de délires qui l’ont conduit dans ce service et c’est par réflexe qu’il est venu spontanément ici.

Les sueurs profuses étaient aussi provoquées par l’hypoglycémie.
Je n’ose imaginer ce qu’aurait fait l’injection du neuroleptique (dont la dangerosité, supérieure aux autres médicaments de la même classe, n’était pas assez connue) sur une hypoglycémie sévère.

Ce que j’ai appris ou ce qui m’a été rappelé ce jour là :

– « Primum non nocere ».
– On ne cesse d’apprendre.
– Toujours favoriser le travail d’équipe, écouter l’expérience des soignants.
– L’humilité nécessaire du médecin.
– Ne pas confondre urgence et précipitation.
– Le B-A-BA des « BDA » : penser à faire un « dextro »(une glycémie capillaire) au doigt du patient en crise délirante. Une goutte suffit au diagnostic, et même si il y a agitation motrice, cette goutte est facile à obtenir.
– Certes la maladie tue, mais le médicament et le médecin peuvent être tout aussi toxiques…
– Certains médicaments sont plus dangereux qu’on ne le croit, puisque ce traitement injectable sera retiré de la pharmacopée après avoir sévi quelques années et après quelques décès… Cet épisode date d’il y a 20 ou 25 ans, bien avant médiator, vioxx, pilule de 3èG, diane 35…
– La liste des traitements disponibles à l’hôpital est trop limitée, le praticien prescripteur est pris en otage par des décisions administratives ou des arbitrages parfois discutables.
– C’est « infernal » pour les jeunes patients d’être témoins de ces expériences potentiellement traumatisantes. Dans le feu de l’action penser à les préserver, fermer les portes des « box »adjacents quand c’est possible, isoler les patients adultes, travailler pour créer officiellement ou officieusement des espaces dédiés à la pédiatrie d’urgence.
– L’homme est aussi une usine chimique : L’hypoglycémie en principe « coupe les pattes » du cycliste, c’est la classique « fringale », le muscle a besoin de sucre pour se contracter, mais la sécrétion d’adrénaline réactionnelle peut masquer cela.
– Se méfier de la force insoupçonnée des « gringalets »/ Ne pas juger trop rapidement, dans la vie comme en médecine.
– L’hypoglycémie, sans obligatoirement provoquer ces rares accès délirants, peut rendre agressif. C’est la baisse du taux de sucre, au niveau sanguin et intracellulaire qui fait pleurer le nouveau-né et c’est grâce à ce réflexe qu’il prévient sa maman qu’il a faim. De la même façon, si parfois la conversation entre deux individus dérapent un peu, « monte dans les tours », penser à évoquer cette hypothèse, surtout en fin de matinée et proposer un bonbon… qui adoucira la gorge, et peut être l’ambiance… Patients, si votre médecin est « soupe au lait », et que vous souhaitez avoir une prescription de Diane 35, ne prenez pas rendez vous avec lui en fin de matinée…

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6 réflexions au sujet de « Une bouffée délirante »

  1. je découvre votre blog, et ce billet me rappelle une anecdote.
    je suis aide soignante ET accompagnatrice en montagne. encadrant un » tour du mont blanc », j’avais parmis mes clients une jeune étudiante en médecine.
    dans la derniere montée pour le col ou nous sommes sensés pique niquer, je me retourne et voit cette jeune fille assise, l’air abattue.
    je redescends a son niveau: qu’est ce qu’il se passse?
    et là pleurs, « j’suis nulle  » j’y arriverais jamais »….toutes sortes de commentaires dépreciateurs(ça se dit?)
    moi: « bon, du calme, tiens mange une banane sechée tu dois etre en hypo »
    elle: « meuh non, a la fac on a appris les signes de l’hypo, c’est pas ça.. ».

    deux bananes sechées plus tard, le sourire revient. alors je lui dit:
    Je ne sais pas ce que l’on apprends en fac de medecine, mais j’ai remarqué ça: un randonneur qui pleure d’un coup, ou au contraire qui se met a raler , s’ennerver apres l’accompagnatrice parce que c’est trop dur, pas adapté, 9 fois sur dix c’est parcequ’il est en hypoglycémie, foi de randonneuse aguerrie. le changement d’humeur est un signe qui ne trompe pas souvent.

    je me demande si elle a retenu l’anecdote et s’en sert dans sa pratique, maintenant

    •  » j’ai remarqué ça: un randonneur qui pleure d’un coup, ou au contraire qui se met à râler , s’énerver après l’accompagnatrice parce que c’est trop dur, pas adapté, 9 fois sur dix c’est parce qu’ il est en hypoglycémie  » :

      OUI OUI OUI moi, en tant que diabétique : je dis excellent diagnostic Val !!!

      CAR IL EST VRAI QUE :

      « le changement d’humeur est un signe qui ne trompe pas souvent. »

      Mon entourage familial, amical et professionnel peut en témoigner ! et il est vrai qu’un test glycémique ne demande que quelques secondes pour le certifier !

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