On m’a encore posé un lapin !

Que c’est contrariant… Il est bientôt 17H40, l’heure prévue pour mon prochain rendez vous… et ma patiente de  17h20 n’est toujours pas dans la salle d’attente.

Je râle intérieurement : Elle n’a pas rappelé le cabinet pour annuler. Et si elle arrive maintenant, tous mes rendez-vous vont être décalés, alors que j’ai la réputation d’être toujours à l’heure. Si elle ne vient pas c’est regrettable pour les récentes sollicitations  d’autres patients, demandes que je n’ai pu toutes honorer… bref, dans tous les cas, c’est déplaisant, et je retourne dans mon bureau en bougonnant…

J’écarte les lames métalliques du rideau pour espionner le parking quelques étages plus bas, espérant apercevoir sa silhouette arrondie descendre de sa voiture, tout en me remémorant l’appel  de ce matin. Il ne semble pas avoir perçu d’urgence dans sa demande, même si elle ne m’en a pas donné le motif.  D’ailleurs je ne lui ai pas demandé, et puis je suis débordé, et  l’horaire que je lui avais proposé semblait lui convenir.

Au loin la circulation est dense, comme d’habitude sur ce créneau horaire. Ma patiente a-t-elle été retardée par un bouchon ?

Non, ce matin au téléphone, je ne lui ai pas demandé le motif, mais j’en suis sûr maintenant, en fouillant ma mémoire, ça ne semblait pas urgent  au ton de sa voix, et ses dernières visites étaient motivées par de banales infections ORL bénignes. On doit être dans la même lignée.

Et si cela ne semblait pas urgent, ce n’était surement pas important, la preuve, elle en a même oublié le rendez vous.  De toute façon il est trop tard.  Je n’ose appeler  car elle habite encore chez ses parents, cela ne justifie pas que je romps, même partiellement, le secret médical,  ils n’ont pas à savoir qu’elle avait prévu de me voir.  A cette époque il n’y avait ni  portables, ni courriels.

J’ouvre son dossier médical, avant de le classer définitivement pour cette journée…entre les lignes manuscrites difficilement  lisibles, je déchiffre l’historique de ses dernières consultations.

-Flash back-

Mlle Myrtille a vingt cinq ans. Elle travaille dans un service de restauration rapide. Elle est plutôt discrète et je la croise trimestriellement pour des rhino-pharyngites banales ou des viroses digestives.

Il y a quelques semaines : cette fois elle vient pour  « grippe intestinale ». A la fin de l’examen clinique, je l’interroge par réflexe pour éviter toutes interactions ou effets secondaires  avec le traitement que je vais lui prescrire :

« Vous n’êtes pas enceinte… Suivez vous un traitement actuellement, un contraceptif, autre, … ? »

Mais je griffonne déjà sur mon ordonnancier sans attendre sa réponse, « je la connais tellement bien » …

« Oui, du Solian® !»me dit-elle laconiquement.

Cette patiente, finalement je la connais très mal… C’est maintenant un flot ininterrompu de paroles, et je vais de découverte en découverte : elle est suivie par un psychiatre et le Solian®, est un neuroleptique qu’elle prend en fait depuis des années, pour des hallucinations. Toujours les mêmes :   tandis qu’elle conduit, apparaissent dans le rétroviseur intérieur, des visages amimiques qui l’observent silencieusement, des individus inconnus assis sur la banquette arrière. Ces êtres la fixent impassiblement, leurs lèvres restent jointes, mais des voix envahissent malgré elle sa conscience et l’ordonnent d’arrêter son véhicule.  Lorsque sa voiture s’immobilise enfin et qu’elle se retourne, ces apparitions et ces voix s’évanouissent… oui avec ces comprimés c’est plus rare, ou plus léger,  oui mais… là elle veut arrêter ce traitement car elle en a marre d’être rondelette, la vénus callipyge ce n’est pas son truc et elle est convaincue que c’est ce Solian® qui la fait grossir, et puis elle pense que ça ne reviendra pas, ou pas trop, et puis elle en a marre d’aller chez le psychiatre, parce qu’il ne la reçois pas rapidement quand elle est moins bien, et puis de toute façon  quand elle y va mensuellement elle n’a plus rien à dire et puis son nouveau copain…et puis …plein de choses….

Malgré cette logorrhée, je parviens à y intercaler des messages, la rassurer, l’aider à relativiser, à la convaincre de poursuivre le traitement, et d’en parler ouvertement lors du rendez vous psy qu’elle a dans quelques jours… elle semble adhérer à mes prudentes recommandations.

-Fin du flash back-

C’était il y a deux mois, et à part son court appel de ce matin je n’avais pas eu de nouvelles.

Définitivement elle m’a posé un lapin, ce n’est pas la peine d’épiloguer…

Mon rendez vous suivant vient d’arriver, un dernier coup d’œil sur le parking en contre bas, elle n’est toujours pas là, je range son dossier,  j’enchaine,  continue ma journée marathon de consultations, et j’oublie Mlle Myrtille…

Quelques heures plus tard, le téléphone sonne… la voisine de Mlle Myrtille…

Mlle Myrtille vient de partir… elle a décidé de quitter la vie cet après midi, sous les roues du RER.

Ce témoignage est bien entendu fortement remanié pour le respect du secret médical.

Ce n’est pas un billet « confession » ou d’auto flagellation…

Ai-je été assez loin dans la dernière consultation ? Étais je suffisamment à l’écoute ?  Aurais je du lui proposer un autre rendez vous après celui de son psy ? Lors de la prise de rendez vous aurais je pu détecter une urgence psy, une détresse ? Un rendez vous proposé plus tôt le matin aurait il permis d’éviter ce drame ? Étais je vraiment débordé ? Ai je hiérarchisé ? Était ce inéluctable ? Comment ai-je pu oser me plaindre de ce retard… définitif. Et plein d’autres interrogations qui me sont personnelles…

On apprend plus de ses échecs que de ses victoires. L’humilité, le respect du patient, la prudence doivent être omniprésentes en médecine. Comme d’autres billets repris ci dessous, ce témoignage peut être utile à de jeunes médecins…

Publicités

3 réflexions au sujet de « On m’a encore posé un lapin ! »

  1. Le suicide : je me dis que je n’y suis pas sujette mais que parfois on échappe à son état de conscience et que peut-être on n’est pas à l’abri de …

    Avec mon diabète et les hauts et les bas de la vie, je suis passée par une phase dépressive ( absence de sommeil, moral à ras les pâquerettes …) puis traitement séroplex, séances chez un psychologue puis un psychiatre et j’ai remonté la pente lentement (avec des journées entières à dormir ( juste réveillée par le réveil pour accueillir ma fille à son retour d’école comme si tout allait bien ) puis un jour après diminution des doses : j’ai abandonné le séroplex (et le reste des médocs que je prenais : gaviscon, tardyféron) : j’ai prévenu mon médecin traitant le jour même par téléphone : il voulait que je passe le voir mais je ne voulais pas lui faire perdre son temps : je lui ai dit : il faut que je m’en sorte : je suis maman et ma fille a besoin de moi : je passerai si je sens que je ne vais pas bien !

    J’ai beaucoup parlé, partagé sur le sujet pour m’en sortir avec mes médecins; mon entourage, les psy ! J’ai fouillé le sujet au niveau du rôle ralenti des neuro-transmetteurs etc … et les choses qui m’ont le plus marquées sont énoncées ici :

    – j’avais peur du suicide et j’avais demandé à mon médecin traitant de m’hospitaliser au cas où il pensait qu’il pouvait y avoir un risque : il ne l’a pas jugé utile et je ne l’ai pas été.
    – j’ai constaté qu’en parlant de manière simple de ma dépression : beaucoup de gens m’ont avoué en avoir fait une mais l’avoir caché .
    – j’ai aussi appris que des gens se sont suicidés alors qu’ils étaient en plein action : jour de réveillon , cette dame partait chez ses enfants pour réveillonner, elle avait chargé sa voiture : coffre ouvert avec les plats qu’elle avait cuisinés et qu’elle comptait amener chez ses enfants et elle remonte l’escalier pour fermer la maison et chercher son sac mais n’est jamais redescendue : suicide par prise massive de medocs et décès : voiture chargée prête à partir … Elle venait d’appeler pour dire qu’elle partait de chez elle ! Mais que s’est-il passé ??? dans sa tête ?
    – moi-même un jour je me suis rendue compte que j’étais assise depuis plus d’une heure devant ma table de salon avec dessus mon insuline, ma pompe à insuline pour la recharger (donc plus d’une heure que je ne portais plus ma pompe !) et silence partiel dans la maison car la tv était en route mais 1heure où je ne sais pas ce que j’ai fait : je n’ai pas dormi, je n’ai pas suivi la tv et je n’ai pas rechargé ma pompe : et là : j’ai eu peur …car impossible de savoir où j’étais : impression de non-conscience et là, l’idée que j’aurai peut-être pu me suicider m’a effleuré et m’a fait douter de ma maîtrise sur ma vie !!! DROLE DE RESSENTIMENT !

    alors voilà je n’ai aucune idée suicidaire mais je pense que personne ne peut être sûre de la non possibilité de l’acte !!! et c’est pourquoi je pense qu’en tant que médecin, vous ne pouvez à aucun moment évaluer la possibilité ou non d’un suicide .

  2. Ping : Marqueurs tumoraux | toubib92

  3. Bonjour,

    je viens de découvrir votre blog, mais même si ce mot est ancien, tant pis, je pose un commentaire :
    une de mes cousines s’est un jour jetée sous le métro, alors qu’elle avait un suivi psychiatrique régulier et qu’elle semblait aller bien. Ce jour-là, elle s’apprêtait à rendre visite à son vieux père, qu’elle adorait, et qu’elle allait voir souvent pour s’assurer que tout allait bien. Elle devait l’aider à faire des papiers administratifs et elle n’avait jamais loupé un rendez-vous avec lui sans le prévenir, il pouvait vraiment compter sur elle. Et puis, voilà, a-t-elle vu quelquechose de visible uniquement pour elle ? Quand le métro est rentré dans la station, elle s’est jetée du quai, inexplicablement.
    Tout son entourage s’est interrogé, amis, famille, médecin, personne n’a vu venir ce qui l’a poussée à faire ce geste. Comme pour mademoiselle Myrtille.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s