Un stage au SAMU

smur

Le tracé du scope reste plat. Arrêt de la réanimation. Il est parti.

Quelques mois avant.

Mon stage au SAMU du Centre Hospitalo-Universitaire touche à sa fin.

Coaché par des « séniors » aguerris, je commence à avoir quelques petits réflexes qui seront sans doute  utiles à mes futurs patients.

Arrêts cardio-vasculaires, défenestrations, poly-traumatisés, coups de couteaux, réanimations d’accidentés, victimes « d’AVP ». Au milieu de ferraille torturée, apprendre à se contorsionner pour placer une voie d’abord veineuse pour vite soulager ou réanimer, tandis que les pompiers cisaillent la tôle pour désincarcérer les malheureux survivants. L’hémoglobine ne m’effraie pas, mais certaines situations sont humainement lourdes, ou avec des enfants… bref…

(des récits, de nombreux témoignages, lire : http://docadrenaline.wordpress.com/category/smur/)

Dans cette fourmilière du  centre 15, je finis par  connaitre un peu tout le monde, infirmières, médecins, et …les conducteurs-ambulanciers de SMUR.

Une sacré équipe ces conducteurs ! Ils connaissent toutes les rues, les ruelles, les routes de campagne perdues, le nombre de feux et carrefours à traverser, le temps estimé pour être sur les lieux de l’intervention. Dans ce club très fermé des chauffeurs de SMUR, il y a le grand Cador, le génie du pimpon, le maestro de la sirène, le grand manitou du gyrophare, le pape incontesté des virages à la corde, le Lindbergh du survol de dos d’âne, le Prost du carrefour traversé à 200 km/h, le Fangio de la voiture blanche, le magicien du volant, le virtuose du levier de vitesse, le  génie de la trajectoire. Il est respecté de tous, une bonne décennie d’ancienneté, il fait gagner de précieuses minutes au patient en détresse, ses chronos sont imbattables, sa conduite admirée. Il n’est pas bien grand, le ventre rebondi, l’œil malicieux, la plaisanterie facile, la gouaille charismatique, le geste vif. Au SAMU, tout le monde l’appelle « Champion ».

Mais moi, lorsque je suis passager de « Champion », le toubib-urgentiste-smuriste-stagiaire que je suis, la perfusion je n’arrive pas toujours à la poser, la belle veine elle est moins facile à cathétériser. Les muscles de mes avant bras sont encore tétanisés, après m’être cramponné sans relâche dans ce bolide médicalisé tout au long du trajet. « Champion » me stresse plus que les autres, et j’admire les séniors qui arrivent à garder leur sang froid après un trajet qui me parait être surnaturel de célérité. Pour moi chaque voyage sans incident avec ce conducteur relève du miracle. Ne pas confondre urgence et précipitation ? Mais je ne suis que de passage…Et « Champion » a une telle Aura…

Aujourd’hui un nouveau stagiaire rejoint l’équipe de garde : un médecin remarquable. Nous l’appellerons Dr Champêtre. La quarantaine, il est médecin de campagne. Une patientèle très importante, il est débordé d’activité. Ce praticien est très isolé géographiquement, et répond aux urgences locales jour et nuit. Il a décidé de faire plusieurs jours de stage au SAMU du CHU, à 50 km de son village, pour mieux prendre en charge ses patients en attente du SAMU. Admiration. Quelle conscience professionnelle ! Une démarche volontaire, non indemnisée, une formation qu’il initie ce jour pour le bien de ses patients. Il viendra ainsi plusieurs jours par mois pendant un semestre.

Sur les interventions que nous faisons ensemble, il est consciencieux, très concentré sur les conseils qu’on lui donne, humble, et malgré le stress de l’apprentissage dans cet environnement de détresse, il reste extrêmement humain avec les patients choqués que l’on prend en charge.

Nous nous croisons ainsi durant plusieurs jours et partageons ensemble de nombreuses interventions.

J’apprécie son abnégation. Il est marié, des enfants. Il essaye de jongler entre ses obligations professionnelles et sa famille qu’il adore. De 20 ans son cadet, j’admire son cursus. J’ai choisi la médecine générale, malgré un parcours étudiant« prometteur », je n’ai pas écouté mes pairs, et n’ai pas voulu passer le concours de l’internat. La médecine générale, c’est ce que je veux faire, c’est ce que je ferai, et le confrère un peu plus âgé qui partage la banquette des VSAB, me conforte un peu plus dans mes choix.

Mon stage se termine et nous nous perdons de vue…

…/…

Le tracé du scope reste plat. Arrêt de la réanimation. Il est parti.

Une heure auparavant…

Le permanencier passe rapidement la ligne au médecin régulateur. Il faut y aller. Le SMUR est enclenché. C’est mon confrère omnipraticien Dr Champêtre qui y va. Une de ses dernières sorties, son stage se termine.

Son pilote aujourd’hui, c’est « Champion » , ils seront vite sur place. Le véhicule blanc toutes sirènes hurlantes quitte en trombe le parking du 15.

Quelques kilomètres plus loin, la Citroën blanche  de « Champion » vient de faire plusieurs tonneaux à un carrefour. Un nouveau SMUR part sur la première intervention, tandis qu’un VSAB a pris en charge le Dr Champêtre. Il a mal dans la poitrine, au ventre…

Arrivé aux urgences, Dr Champêtre se sent de moins en moins bien. Il pâlit, sa tension chute… Son aorte lâche…

Réanimation, passage au bloc… arrêt cardiaque… longue réanimation…

Le tracé du scope reste plat. Arrêt de la réanimation. Il est parti.

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16 réflexions au sujet de « Un stage au SAMU »

  1. J’ai fais un stage en tant qu’externe au SAMU de ma ville en début d’année et justement, il y a eu une réunion « psy » (je ne me rappelle plus trop du terme exact quoi, débrief avec une psychologique on va dire) et celle où j’ai pu assister a très rapidement tournée autour d’un accident touchant justement un SMUR, qui s’était déroulé plusieurs mois auparavant.

    Ca a pas mal fait débattre d’une manière intéressante autour tout ça :
    – différence entre vitesse et précipitation ?
    – mieux vaut-il pas arriver 30sec-2 min plus tard mais avec une équipe qui tient bien sur ses jambes au lieu d’une équipe encore toute tremblante ?
    – certains médecins avaient « peur » de monter avec certains ambulanciers vis à vis de leur conduite
    – certains ambulanciers n’acceptaient aucune remarque
    – etc …

    Heureusement, cet accident (qui était en réalité le 2 ou 3e en peu de temps) était heureusement sans gravité pour les passagers (et les personnes ayant appelé le SAMU à la base) tout comme ses précédents mais lire ceci quelques temps après, ça donne encore plus de sens à tout ce débat !

    • Dans le smur ou j étais interne il n y avait pas d ambulance. C est souvent nous qui conduisions le véhicule médical. C était très grisant, dangereux et stupide. Une prise de risque pour autrui démusurée et inutile.

  2. Quand je croise une ambulance, un camion de pompiers a fond, comme ca, je me pose toujours la question :  » les passagers n’ont-ils pas la trouille ? » Parceque moi, je serais tetanisée. Ben j’ai ma réponse.. Petite pensee au « champion » qui trimballe probablement bcp de culpabilité avec lui maintenant. Cette histoire est triste sur de nombreux points :/

  3. Ping : Un stage au SAMU | Jeunes Médecins et M&...

  4. Nous savons tous que le temps se gagne plus sur le départ et non sur le trajet.
    Par ailleurs je n’aime pas trop ces articles polémiques de choses qui certes doivent être réglées, mais en interne et non en public.
    Une certaine forme de voyeurisme quoi…

  5. À anonyme : moi je n’aime pas trop les gens qui ne s’identifient pas et cassent sans raison. De la polémique dans cet article, je n’en vois pas. Je n’y vois que constats. Parce que c’est quand même ce que beaucoup trop d’entre nous vivons au quotidien, n’en déplaise à votre bon goût.

    • Parfaitement d’accord.
      C’est pas polémique, les personnes ne sont pas identifiables, et ceux qui l’ont vécu doivent être plus traumatisé par ce qu’il s’est passé que par ce post.
      C’est un message choc de prévention.
      Et message salutaire.
      Il y a trente ans, j’en avais dix-sept, j’avais au club de sport un copain passionné de secourisme qui avait côtoyé le SAMU local. J’ai oublié ses histoires d’horreur. Je n’ai pas oublié son constat : en urgence, courir, c’est pour les films. Les bons, ils font gaffe à tout faire dans l’ordre, à repérer ce qui doit l’être. Ils ne confondent pas vitesse et précipitation. Et ce n’est pas facile. Ça demande de l’entraînement, du travail, de la formation.
      Et il faut répéter ce message. Souvent.

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