Un MacGyver centenaire

tyrolienne

La clé suspendue par une cordelette, glissait lentement vers moi. Guidée par  un fil métallique qui était tendu pour cette unique fonction de la fenêtre de la cuisine au premier étage du pavillon au portail en contrebas, elle arrivait enfin à ma portée. J’ouvris la porte du jardin et pus me diriger vers la porte d’entrée qui s’entrouvrait lentement, tirée par la musculature vieillissante de  l’inénarrable Monsieur Tuyau, un des patients programmés en cette matinée de visites à domicile.

Monsieur Tuyau m’invitait tous les trois mois à renouveler son ordonnance. Le rituel était immuable : Après m’être garé devant sa rampe de garage, j’appuyais sur la « sonnette » du portail, puis attendais plus ou moins patiemment que la clé libératrice glissât laborieusement sur ce guide métallique. L’installation d’un portier électronique avait été jugée inutile. Comme Monsieur Tuyau souffrait d’une hypoacousie sévère, il n’entendait pas la sonnerie, mais bricoleur aguerri, outre la tyrolienne qui lui permettait de confier la clé d’entrée au visiteur qui avait montré patte blanche,  il avait branché sur le circuit du carillon une ampoule basse tension teintée par ses soins, et était ainsi informé de la présence de l’invité par la lumière colorée pourpre qui diffusait soudainement dans l’entrée. Malheureusement le champ visuel du vénérable ancien n’était pas non plus très performant, le délai de réaction était donc dépendant des rondes qu’il faisait avec son déambulateur entre sa chambre et l’entrée, rondes qu’il initiait courageusement  et douloureusement (arthrose oblige) à l’horaire présumé de ma visite programmée. Bref, je le savais, je devais compter sur un battement de 10 minutes entre mon coup de sonnette « lumineux » et la livraison du sésame suspendu. La vitesse de la lumière est théoriquement nettement supérieure à celle du son, mais Monsieur Tuyau n’en avait cure.

Monsieur Tuyau a fait plusieurs métiers. Il a été garagiste, chaudronnier, plombier. Au début de sa carrière il confectionnait ou réparait les roues de chariots, et des premières voitures.  J’admirais à chacun de mes passages les roues en bois cerclées de fer qu’il avait stockées dehors dans la petite véranda qui servait de sas d’entrée.

Pénétrant dans celle ci, tout en saluant mon patient, je contemplais  ce  déambulateur  qui était une pièce unique, une merveille de pragmatisme, au montage simpliste mais génial, d’une efficacité redoutable. Une table de service que mon patient avait détournée de sa fonction première. Monsieur Tuyau avait épaissi les poignées pour qu’il puisse s’y agripper avec plus d’assurance, renforcé les armatures pour qu’il puisse s’y appuyer sans crainte, et suspendu de  nombreux sacs de part à d’autre de cette petite carriole d’intérieur. Sur le plateau supérieur trônaient deux paires de lunettes aux armatures rafistolées et un urinoir/pistolet à moitié plein, tandis que gourdes, mouchoirs, et crèmes diverses s’entassaient sur le plateau inférieur. Il avait refusé les déambulateurs de pharmacie, et les catalogues de matériel orthopédique avaient fini dans son vieux poêle.

Monsieur Tuyau est né en 1895. Le jour de ma visite il rentrait dans son 106ème  automne. Né au 19ème siècle, il avait traversé l’intégralité du 20ème, pour préparer son ultime voyage au début du 21ème.

M’installant comme le rituel le prévoyait sur la chaise devant la table de la salle à manger, j’attendais que Mr Tuyau aille chercher les différentes boites de médicaments et tubes de crèmes qu’il accumulait dans sa cuisine. Tout en préparant mon matériel d’auscultation, et ordonnanciers bizones, j’observais cette pièce qui ne changeait pas. L’aide ménagère avait bien travaillé, la pièce principale semblait saine, propre, malgré les différents meubles rafistolés, et les divers outils qui la remplissaient, synthèse originale d’une salle de brocante et d’un atelier de réparation. Dehors le vieux pommier n’avait pas été taillé depuis une bonne décade, et à coup sûr les fruits ne seraient pas récoltés et le jardin resterait en friche.  Derrière le vieux fauteuil au cuir craquelé, la photo vieillie de Brigitte Bardot dans une pose langoureuse, prise  à l’époque probable de « Dieu créa la femme », était encore punaisée sur le mur au papier peint plus que défraichi. Malgré son grand âge, Monsieur Tuyau était resté longtemps très libidineux, au grand dam de son épouse. La sexualité faisait parfois partie de nos discussions et je leur servais parfois de psychothérapeute de couple.  Celle-ci l’a quitté pour partir vers l autre rive il y a quelques années à l’âge respectable de 95 ans.

Au bout de 5 longues minutes, trop longues pour l’impétueux jeune toubib que j’étais, Monsieur Tuyau revenait enfin poussant son déambulateur-pièce-de-collection, sur lequel il avait rajouté de nombreuses boites de produits pharmaceutiques adossées sur  le pistolet-urinoir qui était désormais au ¾ plein. Entre les impériosités urinaires que lui provoquaient sa vieille prostate et le risque d’un accident déshonorant sur le trajet, Monsieur Tuyau avait fait un choix judicieux et pragmatique.

Sur le plan médical c’était la récente angine de poitrine qui centralisait mon attention et orientait  mon interrogatoire, mais mon vénérable patient éludait pour me narrer comme à chaque fois la manière dont il gérait l’œdème de ses membres inférieurs. J’avais beau lui expliquer que cet œdème était du à une petite insuffisance cardiaque droite,  que ses pieds n’étaient plus gonflés au lever parce que cette rétention avait diffusé nuitamment dans les lombes, il restait persuadé que les jambes graciles du matin s’étaient amincies pendant la nuit grâce à ses longues séances de massages au coucher avec ses crèmes miracles. En effet, il mélangeait du synthol® avec une crème « tonique veineux », dans des proportions dont lui seul avait le secret,  préparation magistrale qu’il stockait ensuite dans des bouteilles de shampoing vides ou de vieilles gourdes, entassées sur l’étage inférieur de son déambulateur-pièce-historique.  Puis, comme à l’accoutumée, il dégrafait son bandage herniaire d’un autre siècle, rafistolé par ses soins et qui devenait franchement inutile, pour me présenter les conséquences d’une double hernie inguinale très évoluée,  où les anses intestinales avaient depuis longtemps glissé par les orifices herniaires  pour remplir notablement  ses bourses. Le sac scrotal avait ainsi en permanence la taille d’un gros melon mais le patient semblait s’en accommoder.

Le quotidien de Monsieur Tuyau n’était pas facile. Veuf, physiquement diminué, médicalement parasité par une angine de poitrine, une arthrose diffuse, un prostatisme, des œdèmes, des organes des sens très altérés, un éléphantiasis génital, le naufrage qu’est la vieillesse telle que décrite par De Gaulle, l’ennemie enrageante et désespérante écrite par Corneille, mon patient l’a vécu pleinement, courageusement.

Quelques mois plus tard Monsieur Tuyau s’endormit pour toujours dans son lit. Probablement emporté par l’évolution de son angor qu’il n’avait pas voulu explorer, ou d’un trouble conductif pour lequel il avait refusé « une maudite pile »(sic).

J’ai depuis soigné quelques centenaires. J’ai essayé le plus possible d’éviter les hospitalisations souvent désastreuses à ces âges, de limiter la iatrogénie, et peut être ai-je ainsi participé humblement à baisser l’inconfort de leurs quotidiens, ou ne pas abréger inutilement le cours de leurs longues vies. Mais je pense surtout que cette force vitale était génétiquement en eux, et que le médecin n’a que très partiellement participé à la longueur de ce chemin, essentiellement, je pense, en s’abstenant d’agir. « Dé-prescrire ». « Le mieux est l’ennemi du bien ». « Primum non nocere ».

roue

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