La parole peut soigner mais…?

Lors de sa dernière visite au cabinet, Madame H. restait fidèle à elle-même. Energique, pétillante, vive, lucide. A chacune de ses visites elle irradiait d’énergie positive, et c’était agréablement contagieux. A l’issue des dernières consultations, mon impression était toujours la même : par son optimisme, son sourire, sa spontanéité, sa franchise, elle donnait aux autres, et je recevais au moins autant que je donnais en tant que soignant. Mes paroles, mes gestes, mes soins, mes prescriptions, mes conseils, me paraissaient bien dérisoires comparés à ce formidable magma d’ondes bienveillantes.

1 mètre 50 avec les talons, 45 kg, la soixantaine passée, elle était retraitée depuis peu. Il y a quelques années, Madame H. s’était mise à tousser, puis après quelques semaines à souffrir un peu, là, dans le dos… un cancer, pas facile à traiter, un crabe qui a mauvaise presse (parfois à tort), une « longue maladie » type Pancréas/Mésothéliome/Ovaires avec nombreuses métastases. Madame H. a encaissé l’annonce, ne s’est jamais voilé la face et s’est lancée dans la bataille des chimiothérapies. Celles-ci étant décevantes et la maladie évoluant elle a enchainé des essais cliniques, les thérapeutiques innovantes. Et malgré les effets secondaires, l’épée de Damoclès omniprésente, a continué à transpirer d’énergie, à transmettre naturellement à sa famille, à son entourage cette force innée et remarquable.

Aujourd’hui les consultations sont nombreuses. Les épidémies de bronchiolites, grippes et grippettes, rhino, gastro, s’enchainent et se télescopent, remplissent mon agenda et mon cabinet. Le flux et le reflux de ces vagues infectieuses, rythment mon quotidien de toubib, me laissant peu de places pour le repos ou l’imprévu… Après les appels téléphoniques dès l’aube, les mails s’accumulent maintenant sur l’écran de mon ordi, tandis que les patients défilent devant moi. Les demandes étant largement supérieures à l’offre de soin, la pratique de l’art médical devient compliqué. La conjugaison du numérus closus, d’un prix immobilier délirant, font que les MG de ma ville de banlieue qui partent à la retraite ne sont pas remplacés, tandis que la population croit, vieillit et subit les affres du temps et des viroses hivernales. Mais je m’égare…

Et en ce début d’après midi un mail attire plus particulièrement mon attention. « Pouvez vous me recevoir rapidement. Je n’y arrive plus . Madame H. »

Madame H. est méconnaissable. La maladie a certes évolué, mais c’est surtout l’état psychique de ma patiente qui me frappe. Une détresse infinie, une angoisse paralysante.

Nous avons toujours devisé en toute franchise lors de nos rencontres médicales, et aujourd’hui cette même transparence spontanée domine dans notre échange. Madame H. ne s’est jamais voilé la face, mais a toujours envisagé que s’il n y avait peut être pas de guérison possible en l’état actuel des connaissances, tout espoir n’était pas perdu, et que la vie valait le coup d’être vécu pleinement. Mais là ce soir, c’est le désespoir…

L’oncologue il y a quelques jours à notre patiente, entre deux consultations dans le couloir, en lui remettant les résultats du scanner : « La maladie progresse, voulez vous continuer la chimio ? »

Ce que Madame H. a entendu «  On ne peut plus rien pour vous, il faut arrêter les traitements, et attendre l’issue»

Mais qu’ a voulu dire l’oncologue ? Que  cette chimiothérapie était décevante ? Peut être ralentit elle malgré tout l’évolution,  mais les effets secondaires ne sont ils pas trop importants ? Ne vaut il pas mieux faire une pause ? Pour que l’organisme récupère ? Pour voir si la progression reste identique ? Pour garder de l’énergie pour un autre traitement ? Pour un autre traitement ? »

Je ne sais pas, il est tard, il n’est pas joignable, il ne m’a pas encore écrit.

Peut être a-t-il dit tout autre chose, et que la patiente n’a pas entendu, la viscosité mentale liée au stress, déforme parfois la réception/compréhension…

Le plus contrariant c est qu’ il ait lâché cette phrase entre deux portes, dans le couloir, à Madame H…. une phrase assassine qui a été perçue comme une sentence, ou une information mal interprétée car délivrée de façon précipitée, donc bâclée… La forme, le fond,  le contenant, le contenu…

…/…

Quand Madame H. quitte mon cabinet j’espère que je l’ai aidée à retrouver de son énergie, à relativiser, à se retrouver…

Les soignants par manque de temps, ou par bêtise, parfois les deux conjugués, peuvent devenir très toxiques et ce sans médicaments… Est-ce le manque de soignants ? Est-ce un problème de formation ? Ce qui est indéniable, c’est que la « iatrogénie » de la parole médicale est malheureusement sous estimée, et cette semaine, ce qui a été le plus dangereux pour ma patiente, pour son énergie vitale, ce n’est pas le crabe qui est en elle, mais l’accompagnement défaillant des soignants et sans doute de notre organisation de soins…

 

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8 réflexions au sujet de « La parole peut soigner mais…? »

  1. Bon, dans ce cas, et pour provoquer : no chimio.
    Bon, les chimios de deuxième, troisième et quatrième ligne ne servent généralement à rien. Les AMM ont été obtenues sur un nombre ridicule de patients et sur des critères sans intérêts.
    Bon, la parole iatrogène : Balint.
    En conclusion : les MG doivent refuser les chimio censément inopérantes qui rendent plus malades que la maladie et doivent dire non aux oncos.
    Pour le reste : je partage votre désarroi, et notre solitude.

  2. La parole peut être toxique, mais le silence aussi. il me semble que c’est la communication qui est en cause et qui doit être d’une prudence de lion. Etre vigilant à tout élément de communication est un des éléments les plus importants et les plus difficiles du métier de soignant.

  3. Ping : Madame H. a besoin de mon groupe… | Cancer inflammatoire du sein (CIS)

  4. Oui le silence peut aussi être toxique, l’oncologue absent lors des séances de chimio, le généraliste qui ne veut pas vous voir à la suite d’une chimio qui se passe mal, l’oncologue qui ne rappelle pas toujours à la suite de cette chimio et des résultats sanguins mauvais, on se sent juste abandonné. Messieurs et mesdames les médecins il n’y a pas que les médicaments qui soignent il y aussi le médiateur (les médecins), la nutrition, l’activité physique,….Et surtout ne prenez les malades pour des neuneus, internet a démoncratisé beaucoup d’information, j’en sais plus sur mon cancer que mon généraliste (vu le cafouillage lamentable au moment du diag, 6 mois dans la vue), et si il veut s’informer le fera avec les mêmes sources que les miennes car il ne se plongera pas dans des cours de cancérologie avancés.

  5. Ce défaut de communication c’est le reflet des lacunes de notre formation de médecin (généralistes et spécialistes confondus); l’expérience ne suffit pas toujours.

  6. Ping : La parole peut soigner mais…? | Jeunes M...

  7. Ping : Marqueurs tumoraux | toubib92

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