Marqueurs tumoraux

labo

Il y a quelques jours Mme Peps avait pris rendez-vous avec moi. A l’heure fixée, Mme Peps n’était pas là. Contenant l’irrépressible instinct qui me poussait à bougonner, je me remémorais mes expériences passées où certains lapins furent dramatiquement justifiés. (lire ici )

Quelques heures plus tard un courriel d’excuses s’affichait sur mon écran avec une proposition de nouveau rendez-vous. Malgré une lecture rapide en diagonale, quelques mots ressortaient « perte de poids » « inexpliquée », « toux depuis 3 mois ». Madame Peps consultait rarement. La dernière fois c’était il y a une dizaine d’années pour une pyélonéphrite qui a frôlé l’hospitalisation. Malgré mon agenda surchargé et ce rendez vous non honoré qui était peut être une crise de panique type « politique de l’autruche » pour repousser un éventuel diagnostic pressenti, je m’organisais pour la voir le lendemain, sur un créneau suffisamment long pour permettre de refaire un point complet compte tenu de ses rares visites et du motif d’altération de l’état général.

Lorsque Madame Peps s’installa devant mon bureau, je la considérais tout en échangeant les banalités d’usage. Indéniablement elle avait changé. Certes la décade passée n’était pas étrangère à cet état, mais manifestement le processus du temps n’était pas le seul acteur. Ses traits étaient tirés, le teint terne, le regard éteint, la voix monocorde et atone. Elle me décrivit une perte de poids, une toux sèche, un transit accéléré, un appétit abaissé, sur fond d’ angoisses, de tristesse, et de sommeil perturbé. A 55 ans, le harcèlement moral qu’elle subissait au travail était manifestement responsable d’un état anxio-dépressif, avec crises de paniques, et probablement diarrhées motrices. La toux ? Elle me suggérait un petit rhume pas complétement terminé.  L’examen clinique était pauvre. J’évoquais avec elle le « burn out », la nécessité probable de s’arrêter, d’envisager éventuellement une prise en charge de son état pré-mélancolique, et lui tendais mes prescriptions d’examens complémentaires pour éliminer une participation organique intriquée.  Je demandais d’emblée marqueurs tumoraux, radio thorax, échographie abdo. Une consultation tous les 10 ans, je devais optimiser ma prise en charge : tout en étant raisonnable dans l’investissement humain, financier et le primum non nocere, je devais être le plus exhaustif possible.

La prise de sang fut prélevée dès le lendemain et les résultats attendus 48 heures après. Mais dès l’après midi, le laboratoire m’appelait. Un des marqueurs tumoraux était à plus de 1000 fois la normale !

Malheureusement il n y avait pas de  doute sur l’origine de cette anomalie biologique. Et je savais que lorsque Madame Peps irait chercher le lendemain les résultats, elle n’aurait pas de doute non plus. J’imaginais alors ma patiente ouvrant cette fichue enveloppe, découvrant avec effroi ce chiffre en gras, dans la solitude de son appartement, ou sur le trottoir en face du labo, puis se précipitant sur son PC,en quelques clics sur internet, faire seule, la redoutable interprétation de cette anomalie. Ce type de résultats comme ceux des biopsies, qu’ils soient normaux ou pathologiques, ne devraient être délivrés qu’en consultation, en direct avec le praticien prescripteur ou le médecin traitant. Je décidais d’appeler ma patiente pour lui suggérer de consulter le soir même en lui précisant que je devrais recevoir sur le serveur sécurisé les résultats plus tôt que prévu et qu’il était plus simple que je les lui donne en direct. Un mensonge déplaisant, seul biais que je trouvais pour préserver le plus possible la souffrance que peut représenter l’attente. Une initiative qui me paraissait la moins toxique certes mais très discutable et qui me mettait mal à l’aise.

Bien sur la consultation qui a suivi fut particulièrement compliquée pour Madame Peps. Même avec toutes les précautions, ce type d’annonce est malgré tout souvent un coup de massue, un tsunami, une tempête, une bourrasque dévastatrice, un séisme psychologique, qui provoquent parfois stupeurs, angoisses, incompréhensions, révoltes, sidérations, négations, paniques. Ces consultations  sont de véritables épreuves pour les patients, et les praticiens n’y sont pas assez formés. ( lire ici  et)

Depuis Madame Peps est sous chimiothérapie, et les résultats sont encourageants.

En attendant il me parait urgent de modifier la délivrance aveugle de certains résultats sensibles, et ne les autoriser qu’en présence du médecin. Le patient ne peut découvrir seul des résultats trop lisibles potentiellement chargés d’une gravité désespérante.

La médecine générale est assurément la spécialité qui est la plus proche du quotidien, des joies, des naissances, mais aussi des peines, des séparations, des deuils. Ce métier intriqué au quotidien des patients, enrichit le praticien, et lui permet en retour de donner, accompagner, renforcer, soutenir, participer, conforter, partager, conseiller…

 Le terme « médecin de famille » illustre bien cette richesse.

Comme le médecin est souvent en première ligne des événements de la vie, il reçoit de ses patients des témoignages de moments merveilleux, et des circonstances plus douloureuses auquel parfois il participe, malgré lui. Avec les diagnostics de pathologies graves, et l’information qui en découle, mais si elle est de qualité, humaine, adaptée, le praticien est parfois perçu comme l’oiseau de mauvaise augure. Et si la qualité n’est pas au rendez vous, le toubib qui fait l’annonce, risque par son attitude, sa désinvolture éventuelle, voire sa précipitation, ou son inexpérience de provoquer ou d’aggraver un traumatisme psychique digne des syndromes post attentats, et d’en véhiculer cette image ad vitam chez le patient concerné, sans compter l’effet potentiellement « nocebo ».

Pour ce type d’annonce, il n’y pas de recettes toutes faites, le médecin doit s’adapter au patient, à son histoire.

Pour ma part, j’ai toujours fait le choix de la transparence, de l’information franche, honnête, avec des propos adaptés au patient et à sa famille.  Celle-ci doit être donnée à bon escient, avec le maximum de précision, et au bon moment. Mais cette franchise n’est pas synonyme de simplicité et ne doit pousser à la précipitation dans l’annonce, car la détresse éventuelle provoquée peut être dévastatrice voire meurtrière. Et dans certains cas, il est préférable d’avancer dans les examens complémentaires avant d’annoncer un quelconque diagnostic pressenti.

C’est pour cette raison que les analyses de biopsies  sont toujours (que ce soit bénin ou malin) adressées au médecin afin que ces résultats soient délivrés et expliqués au patient en direct, et de façon adaptée.

Beaucoup de poncifs dans ces lignes, mais elles seront peut être utiles aux jeunes générations de soignants.

 Ce qui rend les choses compliquées, et c’est l’objet de ce billet, ce sont les résultats des marqueurs tumoraux qui eux sont donnés en direct au patient. C’est à mon sens regrettable.

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5 réflexions au sujet de « Marqueurs tumoraux »

  1. Il est vrai que c’est toujours avec angoisse que je récupère les résultats de mes marqueurs tumoraux……………et je repousse au maximum l’examen 😦 😦

  2. Ping : Marqueurs tumoraux | La terre, le corps... | Sc...

  3. Un certain nombre d’analyses ne sont pas rendues directement au patient : dépistage trisomie 21, analyses de cytogénétique, sérologies HIV etc… Les marqueurs tumoraux devraient faire partie de cette liste, mais ça dépend des labo et bien souvent ça dépend du contexte dans lequel ils sont prescrit : s’agit-il d’un dépistage comme dans le cas que vous décrivez ? d’un suivi pour un diagnostic déjà connu du patient ? etc… les cas sont variables et bien souvent les prescripteurs ne nous signalent pas le contexte comme cela devrait pourtant être systématiquement le cas pour une prise en charge optimum. C’est regrettable.
    N’oubliez pas de communiquer avec votre biologiste, un petit courrier accompagnant l’ordonnance nous permet toujours de faire un bien meilleur travail. Vous pouvez notamment en accord avec le patient demander à ce que les résultats vous soient rendus uniquement à vous afin de les annoncer au patient au cours de la prochaine consultation. Un simple petit mot au biologiste suffit.
    Bref, mon message : communiquez avec vos labo !! On ne demande que ça, vraiment !

    • Bonjour. C ‘est vrai, il y a un manque de communication médecin/Labo et dans ce cas sans doute le médecin que je suis aurait du prévenir le labo au préalable. Mais par quelle voie ? Appeler au téléphone ? Difficile, chronophage. Impossible de noter sur l’ordo les infos ou les diagnostics suspectés…

      « Un certain nombre d’analyses ne sont pas rendues directement au patient : dépistage trisomie 21, analyses de cytogénétique, sérologies HIV etc… Les marqueurs tumoraux devraient faire partie de cette liste »

      En effet cela serait le plus simple…

      • Un courrier accompagnant l’ordo tout simplement, comme lorsque vous adressez le patient à un confrère (nous sommes aussi des confrères). Si ce type de courrier résumant les signes cliniques et la démarche médicale du prescripteur se généralisait, la qualité du service rendu par les laboratoires serait grandement améliorée ! Et pas que d’un point de vue humain, d’un point de vue efficacité diagnostique également.

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