L’insoupçonnable richesse (olfactive?) de certaines visites

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Madame Eructassionne faisait partie des patientes que mon éminent prédécesseur m’avait confiées. Elle me conviait trimestriellement en visite à domicile.

Son petit pavillon était implanté sur un des coteaux pentus de la ville, et les routes qui y menaient étaient tellement inclinées, que cette octogénaire aux genoux arthrosiques avait renoncé depuis quelques années à sortir de chez elle. Les quelques mètres qui  la séparaient de l’arrêt de bus, étaient pour elle un véritable calvaire.

Moi, jeune médecin, fraîchement installé, fougueux, volontaire, voire arrogant, fier comme Artaban, allait au chevet des veuves et miséreux,  combattre avec  conviction le germe, la douleur, la détresse, la mélancolie.  Et la population locale, reconnaissante de tant d’implication, venait grossir les rangs de ma patientèle. Du haut de ma morgue, m’autoproclamant investi d’une mission de santé publique, j’enchaînais avec foi les actes médicaux.

Mais en vérité, lorsque j’allais chez Madame Eructassionne, mes pas étaient plus lourds, moins vifs, moins volontaires, plus hésitants… le jeune toubib perdait alors un peu de sa superbe, car l’insalubrité de sa demeure était redoutable, et le danger potentiel.

Dès que je poussais le portail de son jardinet, les relents des déjections et urines canines arrivaient à faire fi de ma polypose nasale allergique, et l’anosmie dont j’étais coutumier, cédait sous l’importance de ces effluves nauséabondes, jusqu’à titiller le réflexe nauséeux… Je traversais alors les quelques mètres qui me séparaient de l’entrée, accueilli avec une supposée bienveillance par une dizaine de chiens, que l’on venait de libérer pour venir à mon encontre. Entouré de ces cabots sautillant sur mon costume, tout en slalomant difficilement pour éviter les étrons immondes, pas à pas je franchissais laborieusement les quelques encablures qui me séparaient du perron.

Indépendamment des odeurs, et des traces que les pattes que ces chiens laissaient sur mes effets, une irrépressible angoisse m’envahissait. Il y a quelques années mon prédécesseur avait du se recoudre le scrotum, après la morsure canine de son entre- jambes lors d’une visite de routine à quelques pas d’ici…

Une fois ce champ de mines traversé,  soulagé d’avoir gardé mon intégrité physique et ma virilité, je pénétrais  dans la chaumière, où l’ambiance olfactive changea : les parfums de poils de chiens mouillés, et de graisses de cuisine se mêlaient maintenant, avec par endroits quelques relents de moisissures. Dans la pièce lugubre où on m’offrait une chaise crasseuse, la lumière filtrait difficilement par les vitres embuées, et les voilages jaunis.

Oubliant mes grands principes d’humanité, penaud, j’abrégeais ma visite, allant à l’essentiel, enregistrant les données basiques de l’auscultation, tout en bousculant fébrilement ici un vieux caniche, là un bichon maltais, empêchant  un lévrier afghan galeux de mordiller la tubulure de mon stéthoscope. Les prescriptions étaient ensuite hâtivement rédigées. Les remerciements de ma patiente qui concluaient ma visite un petit quart d’heure plus tard, me semblaient illégitimes, mais je  me réjouissais de rejoindre mon véhicule, oubliant bien vite que j’avais sans doute bâclé mon art.

Après quelques années, j’avais pris le pli, et m’habituais à ces visites qui faisaient pleinement partie du métier, et l’oreille que je prêtais à la malheureuse patiente esseulée, semblait lui être hautement thérapeutique. Cette écoute semblait en tout cas plus efficace que les quelques médications que je couchais maladroitement, dans la pénombre de son salon, sur le papier de mon ordonnancier, tels des hiéroglyphes, au grand dam de mon collègue pharmacien, Monsieur Champollion.

Madame Eructassionne se plaignait de troubles digestifs depuis des décennies et consultait régulièrement un confrère gastro enterologue, jusqu’au jour où la symptomatologie habituelle se transforma quelque peu, pour mettre en évidence un cancer ovarien qui l’emporta rapidement, dans des conditions de prises en charges hospitalières discutables qui feront l’objet, sans doute, d’un autre billet.

Je ne sais ce qu’est devenue sa meute…

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