Carpe Diem ? Une banale matinée de visites à domicile.

cadran

8H45. Mme B. 87 ans. « Vous savez Docteur, ce qui me fait peur c’est la perte de mémoire. Pour l’instant ça va mais je ne voudrais pas finir comme maman et ma grand-mère maternelle… »

Le chat qu’elle a recueilli il y a quelques années, obèse, oisif, semble suivre notre conversation et  nous regarde dédaigneux, confortablement installé sur l’unique fauteuil de ce petit salon. Il ne perd pas le nord…

Ce nord, sa maîtresse, le perd malheureusement un peu plus. Assise sur une modeste chaise de cuisine en Formica, elle ne retrouve plus sa dernière ordonnance, et fouille désespérément dans les poches de sa blouse d’un autre siècle, vêtement fleuri et imperméable qu’elle avait du commander à la Redoute, au temps lointain où elle pouvait encore gérer seule des achats à distance. Je lui rappelle que c’est l’infirmière qui vient la voir quotidiennement pour la distribution des médicaments qui me l’a confiée, et que je sais parfaitement ce qui est rangé dans le pilulier posé devant nous.

Apaisée, tandis que je place le tensiomètre autour de son bras,  elle me lance alors :« Mais comme vous le constatez à chacune de vos visites, mon mari et moi nous avons une bonne santé. »

Lorsque je la quitte un peu plus tard, elle me répète pour la dixième fois aujourd’hui : « Vous savez Docteur, ce qui me fait peur c’est la perte de mémoire. Pour l’instant ça va mais je … »

Je repense à son mari, qui est parti ad patres, après un énième infarctus, il y a bientôt 15 ans et qui pour elle doit être en train de faire quelques courses, ou une balade, …une longue balade

9H30, Mr I. octogénaire, aveugle depuis l’âge de 20 ans. En se penchant au dessus de la table de la salle à manger pour poser ma prescription fraîchement noircie de mon écriture illisible, son visage heurte une des horribles fleurs en plastique qui émergent du vase où elles végètent depuis des décades, dans l’immuable décor kitsch de cet appartement de banlieue. Ce faux lys glisse sous la paupière qui protège sa cavité orbitaire éteinte, surprenant mon patient : « Ouh là, c’est dangereux ça ! En plein dans l’œil… Cela pourrait m’aveugler ! » me lance t il goguenard,  avec son éternel sourire au coin des lèvres, un sourire que les nombreuses épreuves de la vie, ne lui ont manifestement jamais retiré…si ces rétines sont depuis longtemps  insensibles aux photons, son regard optimiste reste lumineux. Derrière lui, sur le buffet, la photographie jaunie de sa femme, partie il y a quelques années, une épouse  qu’il n’aura jamais pu contempler, mais qu’il a chérie jusqu’à son dernier soupir.

10H00, dans la voiture entre deux visites, la radio annonce la disparition de Robin Williams. Un suicide peut être. Pour beaucoup l’autolyse est un geste de lâcheté. Pour le médecin que je suis, c’est plutôt la conséquence d’une chimie intracérébrale aux accès parfois incontrôlables, les redoutables automatismes du « raptus ». « Le cercle des poètes disparus » qui l’avait mis en lumière avait une issue proche de celle de cet acteur. Le « Carpe diem » d’Horace, le fil conducteur de ce film, résonne aujourd’hui étrangement.

10H15, Madame L, 90 ans, cardiaque, qui ne cessera de déblatérer, comme d’habitude, tout au long de ma visite, contre sa fille unique, descendance  que je ne connais pas ou peu, mais une hargne qui me semble injuste eu égard aux efforts consentis pour la maintenir à domicile.  Je vaque à mes obligations médicales, tandis que sa litanie rebondit impuissante sur les filtres acoustiques virtuels que mon esprit a placés sur mes tympans.

10H45, maison de retraite. Mr P, qui s’adonnait au footing il y a encore une paire d’années, paralysé par un syndrome parkinsonien galopant, a la force de m’accueillir avec un sourire figé mais sincère. Même diminué il a  la bonté débordante.

11H00 Mme J, 92 ans, me réclame une fibroscopie gastrique de principe, une demande injustifiée, aux motivations obscures, oubliant que le mois précédent, son cœur lui avait joué un tour certain, dans la « marée montante » d’un œdème aigu du poumon, un organe central défaillant qui a failli la noyer.

11H30, Mr E, la trentaine, un double crabe, inexplicable vu son jeune âge, et ’ »incurable » d’après l’annonce lapidaire que lui a faite tout récemment l’oncologue. Une fièvre depuis 10 jours, non infectieuse, et une auscultation pulmonaire qui évoque ce jour une évolution notable. Et Mr E qui avance malgré tout, se relève, chancelant mais volontaire, faisant face sur ce ring où l’adversaire semble avoir pris aujourd’hui l’ascendant… mais demain est autre jour…

Carpe Diem ?

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