Tu nous manqueras

Cher ami

Si tu le permets, je continuerai à te tutoyer comme je l’ai toujours fait depuis tes premiers pas il n’y a pas loin de 20 ans. Parce que je te connais bien, parce que c’est une habitude, parce que je te tutoyais lorsque je venais soigner tes otites, tes fièvres de la prime enfance. Mais tu as grandi, et ce tutoiement aujourd’hui tu peux me le retourner, nous parlons aujourd’hui d’égal à égal, entre adultes qui ont appris à se connaitre.

Tu as passé des moments difficiles, tu as du te faire opérer il y a une dizaine d’années car les troubles qui s’installaient chez toi étaient résistants aux traitements conventionnels, et survenaient même en dehors des fièvres. Et tu t’en es sorti brillamment.

Ces deux ou trois dernières années, tu as vécu d’autres moments difficiles, des orientations au lycée qui te plaisaient moyennement, un réseau d’amis très occupés, une orientation  sexuelle qui t’a un moment dérouté, mais tu as surmonté ces difficultés. Et tu  as toujours eu une famille à l’écoute, et tu as pu aussi compter sur quelques amitiés rares mais solides, même si certaines sont parties aux antipodes.

Il y a une quinzaine de jours tu es venu me voir au cabinet, pour un problème médical léger. Mais comme nous nous connaissons depuis longtemps et que je connaissais les troubles qui t’avaient affecté, nous avons longuement échangé. Tu m’as parlé sans filtre,  sans fard, en toute confiance, je dirais  même en toute amitié. Nous avons parlé de tout, de ta vie, de tes amis, de tes choix, tes orientations sexuelles assumées par toi et ta famille,  ta sérénité, de sujets parfois intimes, de ta famille, tes parents avec lesquels tu t’entendais parfaitement, avec lesquels tu te sentais en confiance. C’est tellement rare à ces âges cette complicité intergénérationnelle, mais tes ‘darons’ ont toujours été très ouverts, très à l’écoute, dans le respect, dans la tolérance, et tu te sentais bien avec eux. Tu m’as parlé en adulte, tu assumais tes choix, tu avançais dans la vie, et le médecin que je suis ne t’a donné que quelques conseils issus de son expérience, que tu as volontiers acceptés.

Il y a quelques jours, un matin,  sans qu’aucune information n’ait filtré, sans signes avant-coureurs, tandis que la vie suivait son cours apparemment serein,  tu n’es pas allé au lycée, et tu es parti  acheter dans ce magasin ce matériel qui te manquait. Ensuite, tu as rangé ta chambre, comme jamais sans doute tu ne l’avais rangée puis tu as décidé de partir, de partir à jamais, de partir de telle façon que le retour en arrière n’était pas possible, que nous n’aurions pas pu te sauver.

Tu es parti sans doute gagné par cette chimie mélancolique et romantique, celle qui envahit parfois les être sensibles, brillants, celle qui envahissait Chateaubriand dans ses errances bucoliques autour du château de Combourg.

Bien sûr tes parents sont effondrés. Bien entendu, ils ne comprennent pas. Mais comme ils ont toujours accepté tes choix, comme ils t’ont accompagné à chacune de tes étapes, ils assumeront et accepteront ton départ. Bien entendu leur vie ne sera plus la même sans toi, mais même dans la terrible douleur qui les a envahis, ils commencent déjà à accepter ton ultime décision.

Si tu le permets, je continuerai à te tutoyer. Tu étais un enfant admirable et tu es devenu un homme bien, remarquable, respectable,  et tu nous manqueras.

Publicités

3 réflexions au sujet de « Tu nous manqueras »

  1. Ping : A ces patients qui nous quittent… | toubib92

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s