Oups

banditManchot

Les médecins ne sont pas des robots, Dieu merci ! Certes nous avons des automatismes médicaux, des check-lists systématiques  que nous déroulons lors de l’interrogatoire ou pendant l’examen clinique.  Mal à la tête, nausées, photophobies…  et hop, contrôlons la souplesse de la  nuque, Kernig et Brudzinski. Mais nous glissons discrètement ces canevas dans nos consultations pour pouvoir garder le fil du dialogue et nous adapter à notre patient et nos interlocuteurs, mélangeant ainsi les réponses humaines aux expertises scientifiques.

Je ne suis donc pas un robot, mais lorsque la fatigue s’installe, comme dans la routine abrutissante des épidémies de grippes, ou lors de préoccupations extra professionnelles, le risque d’une erreur médicale et ou humaine est plus que jamais possible. Je m’efforce alors de concentrer mon énergie moribonde sur les éléments essentiels du patient pour ne pas cataloguer de virus ou grippe une pyélonéphrite septicémique  à colibacille ou une pneumonie franche lobaire aigue à pneumocoque. Et c’est parfois à la fin de la consultation que mon esprit se relâche, que ma vigilance défaille, que ma concentration vacille.

Ainsi cet hiver, après avoir ausculté une petite patiente de 4 ans, diagnostiqué  avec brio une virose saisonnière, tracé quelques arabesques illisibles sur mon ordonnancier pour paracétamoler le fébricule, je raccompagnais maman et sa fillette sur le pas de la porte. Comme souvent avec les jeunes enfants, j’essayais de lancer un petit mot rassurant et complice à la petite écolière. Et là, ça se brouilla. J’avais l’impression que mon cerveau était comme un bandit manchot, et que celui-ci faisait défiler de façon anarchique et incohérente des mots et des lettres. Celles-ci se mélangeaient  dans mon encéphale, tournaient dans mon esprit embrumé, s’éloignaient de ma conscience, échappaient à ma volonté. Alors les automatismes tentèrent de venir à ma rescousse, et mes tics de langage resurgirent ; J’hésitais… lui lancer  «  Au revoir Ma puce » ? Ou alors «Au revoir  la miss ».? .la puce, la miss…la miss, la puce…. Et épuisé, ma docte bouche finit par lâcher, vaincue :  «  Au revoir la PISSE » …

Quelques jours plus tard, à l’issue d’une consultation, un patient se lançait dans un long monologue, dont le sujet extra médical et léger (politique ?) me permettait de relâcher ma concentration. Mais à mesure que le flot de sa logorrhée se déversait, mon esprit décrochait définitivement et le laissait partir de plus belle.  Je feignais poliment de boire ses paroles en dodelinant la tête à intervalles réguliers.  Bercé par ses tirades,  les secondes défilaient inexorablement, retardant le consultant suivant qui devait s’impatienter en salle d’attente. Tel un serpent dansant devant la flute du fakir, ivre de ses paroles interminables, tout en lui laissant déverser ses affirmations, je finis par me lever et le guider instinctivement vers la sortie du cabinet. Ouvrant enfin la porte, et lui serrant la main, afin de conclure ses paroles d’expert, d’un air entendu, je décidais alors de délivrer le point final, la conclusion amicale, la synthèse entendue, l’acquiescement attendu. Mais mon cerveau-lent sortant difficilement d’une torpeur incommensurable, hésita une fraction de seconde entre le «  C’est sûr » et le « c’est clair »-une peu plus à la mode-, et des profondeurs abyssales de mes circonvolutions cérébrales anesthésiées je lâchais péremptoire «  c’est CLUR ! »

En effet, je ne suis pas un robot…

 

La parole peut soigner mais…?

Lors de sa dernière visite au cabinet, Madame H. restait fidèle à elle-même. Energique, pétillante, vive, lucide. A chacune de ses visites elle irradiait d’énergie positive, et c’était agréablement contagieux. A l’issue des dernières consultations, mon impression était toujours la même : par son optimisme, son sourire, sa spontanéité, sa franchise, elle donnait aux autres, et je recevais au moins autant que je donnais en tant que soignant. Mes paroles, mes gestes, mes soins, mes prescriptions, mes conseils, me paraissaient bien dérisoires comparés à ce formidable magma d’ondes bienveillantes.

1 mètre 50 avec les talons, 45 kg, la soixantaine passée, elle était retraitée depuis peu. Il y a quelques années, Madame H. s’était mise à tousser, puis après quelques semaines à souffrir un peu, là, dans le dos… un cancer, pas facile à traiter, un crabe qui a mauvaise presse (parfois à tort), une « longue maladie » type Pancréas/Mésothéliome/Ovaires avec nombreuses métastases. Madame H. a encaissé l’annonce, ne s’est jamais voilé la face et s’est lancée dans la bataille des chimiothérapies. Celles-ci étant décevantes et la maladie évoluant elle a enchainé des essais cliniques, les thérapeutiques innovantes. Et malgré les effets secondaires, l’épée de Damoclès omniprésente, a continué à transpirer d’énergie, à transmettre naturellement à sa famille, à son entourage cette force innée et remarquable.

Aujourd’hui les consultations sont nombreuses. Les épidémies de bronchiolites, grippes et grippettes, rhino, gastro, s’enchainent et se télescopent, remplissent mon agenda et mon cabinet. Le flux et le reflux de ces vagues infectieuses, rythment mon quotidien de toubib, me laissant peu de places pour le repos ou l’imprévu… Après les appels téléphoniques dès l’aube, les mails s’accumulent maintenant sur l’écran de mon ordi, tandis que les patients défilent devant moi. Les demandes étant largement supérieures à l’offre de soin, la pratique de l’art médical devient compliqué. La conjugaison du numérus closus, d’un prix immobilier délirant, font que les MG de ma ville de banlieue qui partent à la retraite ne sont pas remplacés, tandis que la population croit, vieillit et subit les affres du temps et des viroses hivernales. Mais je m’égare…

Et en ce début d’après midi un mail attire plus particulièrement mon attention. « Pouvez vous me recevoir rapidement. Je n’y arrive plus . Madame H. »

Madame H. est méconnaissable. La maladie a certes évolué, mais c’est surtout l’état psychique de ma patiente qui me frappe. Une détresse infinie, une angoisse paralysante.

Nous avons toujours devisé en toute franchise lors de nos rencontres médicales, et aujourd’hui cette même transparence spontanée domine dans notre échange. Madame H. ne s’est jamais voilé la face, mais a toujours envisagé que s’il n y avait peut être pas de guérison possible en l’état actuel des connaissances, tout espoir n’était pas perdu, et que la vie valait le coup d’être vécu pleinement. Mais là ce soir, c’est le désespoir…

L’oncologue il y a quelques jours à notre patiente, entre deux consultations dans le couloir, en lui remettant les résultats du scanner : « La maladie progresse, voulez vous continuer la chimio ? »

Ce que Madame H. a entendu «  On ne peut plus rien pour vous, il faut arrêter les traitements, et attendre l’issue»

Mais qu’ a voulu dire l’oncologue ? Que  cette chimiothérapie était décevante ? Peut être ralentit elle malgré tout l’évolution,  mais les effets secondaires ne sont ils pas trop importants ? Ne vaut il pas mieux faire une pause ? Pour que l’organisme récupère ? Pour voir si la progression reste identique ? Pour garder de l’énergie pour un autre traitement ? Pour un autre traitement ? »

Je ne sais pas, il est tard, il n’est pas joignable, il ne m’a pas encore écrit.

Peut être a-t-il dit tout autre chose, et que la patiente n’a pas entendu, la viscosité mentale liée au stress, déforme parfois la réception/compréhension…

Le plus contrariant c est qu’ il ait lâché cette phrase entre deux portes, dans le couloir, à Madame H…. une phrase assassine qui a été perçue comme une sentence, ou une information mal interprétée car délivrée de façon précipitée, donc bâclée… La forme, le fond,  le contenant, le contenu…

…/…

Quand Madame H. quitte mon cabinet j’espère que je l’ai aidée à retrouver de son énergie, à relativiser, à se retrouver…

Les soignants par manque de temps, ou par bêtise, parfois les deux conjugués, peuvent devenir très toxiques et ce sans médicaments… Est-ce le manque de soignants ? Est-ce un problème de formation ? Ce qui est indéniable, c’est que la « iatrogénie » de la parole médicale est malheureusement sous estimée, et cette semaine, ce qui a été le plus dangereux pour ma patiente, pour son énergie vitale, ce n’est pas le crabe qui est en elle, mais l’accompagnement défaillant des soignants et sans doute de notre organisation de soins…