Casser (moralement) du médecin ?

tribunal

« Allo ? Oui, bonjour Docteur. Je vous appelle, je suis habituellement suivi par votre confrère associé mais comme il est ENCORE en vacances. Je vous appelle -et je tiens à préciser que je n’ai pas bu – pour vous dire que je viens de porter plainte au conseil de l’ordre contre votre confrère, car je l’ai appelé 4 fois en 1 an, et qu’il me dit à chaque fois que je n’ai rien. Oui c’est vrai les analyses n’ont rien montré et on n’a rien trouvé mais…. »

J’ai eu du mal à me libérer de ce patient logorrhéique, que je ne connaissais pas, qui ne m’a fait aucune demande médicale, et pour qui manifestement le but unique de l’appel était de se défouler, voire  de se délecter de ma gêne et de ma compassion confraternelle.  A  la façon dont il articulait les mots, et malgré son aparté, je présumais malgré tout qu’il n’avait pas ingéré  que du Perrier citron. Sans connaitre le fond du dossier, le caractère injuste de la plainte paraissait évident, un fiel à l’argumentation pauvre mais suffisante pour enclencher enquête, convocation chronophage, échanges avec les instances ordinales. Mon confrère, en pré retraite, et qui reste à travailler à temps partiel pour prolonger le plaisir qu’il a encore à exercer la médecine générale, tout en palliant à la désertification  médicale de notre ville de banlieue, risque d’avoir un retour de congé quelque peu décourageant pour la poursuite de son activité.

Quelques jours auparavant j’apprenais qu’un autre confrère, à quelques centaines de kilomètres de là, découvrait avec effroi que sa plaque avait été arrachée, et les murs de la rue tagués largement. Des insultes à son encontre, ciblant sa qualité de médecin, accompagnés de propos vulgaires et inacceptables vis-à-vis de son épouse, jetant en spray aux yeux de tous la calomnie, couvrant d’opprobre le médecin par d’hideuses arabesques.  La teneur des injures faisant évoquer la vengeance d’un patient ou de son entourage. Un médecin humain, à l’écoute, au diagnostic fiable, à la prescription prudente, qui soigne avec abnégation, notamment mes parents,  dans ce village de province,  une agglomération où la présence médicale se fait, là aussi, de plus en plus rare.

Je ne doute pas que le patient imbibé soit souffrant et qu’il appelle ainsi à l’aide, et que le tagueur fielleux ait vécu de terribles événements. J’imagine qu’ils ont des circonstances atténuantes que je ne connais pas…

Mais ces comportements sont pour moi intolérables, inacceptables, insupportables.

Le métier de médecin Généraliste est un métier formidable. Ce matin j’ai traité un panaris, diagnostiqué une paraphlébite, assuré l’intercure chimiothérapique d’un patient souffrant d’un cancer du poumon, assuré la visite du 3 ème mois d’un adorable petit garçon, pris en charge une periarthrite scapulo humérale d’une octogénaire, vacciné une princesse de 13 mois, reçu le mail de remerciement pour la consultation de Burn Out de la veille… etc…

C’est un beau métier, et j’espère que mes deux confrères trouveront la force de continuer le chemin. C’est souhaitable pour les patients, comme pour ces honorables praticiens.

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Deux papas

La consultation avec Mme G arrive à son terme. Un colloque intense, riche en émotions, en questions, en échanges. La maladie qui s’est installée il y a 2 ans, a essaimé.  Les cellules agressives continuent inexorablement leurs greffes anarchiques malgré les chimiothérapies itératives. Mais du haut de ses quatre fois vingt ans, Madame G met toute son énergie dans cette bataille, pour poursuivre ce long combat.

Tandis que je saisis informatiquement les données via la carte vitale insérée dans le lecteur, Mme G glisse une grande photo sur mon bureau.

« Tenez Docteur, vous m’aviez demandé de ses nouvelles, regarder cette petite merveille. »

Sur la photo, Monsieur G, son époux, est confortablement installé dans un divan. Blottie contre son cœur, une petite princesse de 3 ou 4 ans, suce son pouce, paisible, dévorant des yeux le petit livret que son grand-père est en train de lui lire. Une scène banale, une scène commune, le bonheur d’un papy et de sa petite-fille, complices, sous le regard attendri de la mamie qui les photographie…

«  C’est pour elle que je me bats »…

« Vous vous rappelez il y a 20 ans, lorsque je vous disais que j’avais renoncé à l’idée de devenir un jour grand-mère…

Et bien cette petite puce, aimante, pétillante, câline, est arrivée il y a un peu plus de 3 ans dans la vie de mon fils et de son compagnon.

Lorsque j’entends, je lis, je vois, ces manifestants, mon cœur se serre, mon cœur saigne, mais lorsque notre petite fille épanouie nous rejoint certaines semaines, sous le regard plein d’amour de ses deux papas, je me dis que la vie vaut le coup d’être encore un peu vécue… »