Garder la flamme

bières

Sous le robinet chromé, le verre  incliné à 45 degrés recevait la boisson dorée qui sortait sous pression. La fine lame de mousse qui surnageait, montait lentement. Enfin pleine, la pinte atterrissant devant moi sur le comptoir, je la saisissais prestement et trinquais avec mon complice. Dans ce troquet brestois que nous avions investi  au hasard de notre « piste », la soirée ne faisait que commencer, et dans cette ville du Finistère, la « tournée des bistrots » ne pouvait être exhaustive tant ils étaient nombreux.

Certes ce n’était pas la première fois que nous démarrions une fête estudiantine, mais cette soirée était  un peu particulière, nous venions de lire les résultats du concours de PCEM1, et nous étions admis en médecine !

Mon pote, mon ami, mon frère, mon alter ego. .. Complices assurément nous étions, car nous avions travaillé de concert, en duo. Nous nous encouragions, nous nous faisions répéter, et lorsque l’un fléchissait, l’autre  prenait le relais, et relançait la motivation dans ce marathon préparatoire au concours. Nous étions tous deux redoublants, et le concours de fin d’année, unique épreuve sans partiels, nous l’avions préparé avec conviction. Et lorsque nous faisions des pauses, nous parlions de nos amours présentes ou perdues…

Ainsi ce soir là, nous avons passé la soirée à nous féliciter mutuellement mais surtout nous étions désormais autorisés à nous projeter vers l’avenir. « Quels médecins serons-nous ? »  La médecine générale était l’objectif que nous affichions dès nos premières discussions sur les bancs du grand amphi bondé, et ce soir devant nos bières bon marché nous renouvelions nos vœux. Certes notre bon classement nous permettait de choisir la voie dentaire plébiscitée par les premiers de la liste, mais médecin de famille était le métier que nous rêvions de faire. Le patient était notre priorité. Ne pas bâcler la consultation, respecter, se distinguer par la qualité de l’écoute, ne pas se laisser détourner par le chiffre d’affaire. Rentrer « en médecine », était comme entrer en religion, accepter une forme de sacerdoce, et a minima de respecter quelques valeurs d’humanité, d’empathie… l’avenir nous appartenait, et sûrs de nos valeurs, nous bombions le torse, nous habillant d’une certitude inébranlable, que l’éthanol de nos boissons amplifiait. Des grands médecins de famille nous devions devenir !

Quelques années plus tard, je refusais de passer le concours de l’internat malgré des classements qu’on me disait prometteurs, et me plongeais avec délices dans les descriptions sémiologiques pour mieux appréhender l’examen clinique. Du haut de la morgue qui ne m’avait pas quitté, je rêvais de briller via des diagnostics habilement dépistés par l’excellence de mon auscultation. Je peaufinais  mes connaissances nosologiques, tentais par l’expérience de l’externat d‘améliorer mon écoute, de m’habituer aux dialogues avec les patients, d’élargir mes connaissances au-delà du programme de l’internat qui me semblait trop étriqué.

C’était il y a un quart de siècle. Je suis aujourd’hui médecin de famille, approchant tout doucement le demi-siècle. L’âge des bilans.

26 ans après cette soirée, où je tapais amicalement sur l’épaule de mon alter-ego, dans l’euphorie alcoolisée d’une réussite au concours, ai-je toujours respecté les commandements que nous nous étions  imposés ? Ai-je suivi la ligne de conduite que nous nous étions fixés dans ce bistrot breton ? Difficile à dire. Sans doute un peu, mais surement pas suffisamment. J’ai fait des erreurs, j’en ferai surement encore. Parce que parfois trop rapide, ou pas assez à l’écoute, parfois pressé d’enchaîner la consultation suivante, par stress de prendre du retard sur un planning de journée chargé, parfois parce qu’un patient irrespectueux m’a faire perdre mon objectivité, parfois parce que le motif de consultation Me paraissait illégitime et que je ne souhaitais pas creuser… Ai-je cédé au clientélisme lors des mes premières années d’installation ? La liste de mes manquements est longue.

Il est bon parfois de se poser pour se rappeler le jeune pré-médecin que j’étais, le médecin que je souhaitais devenir alors, et celui que je suis aujourd’hui, pour comprendre celui que je serai demain.

Mais en creusant ma mémoire, je ne suis pas sur à l’époque que ma famille était au cœur de mes vœux pieux. Il est hautement probable que ce point était peu présent voire  probablement inexistant.

Cependant, je ne suis pas sur que le divorce que j’ai depuis fait subir à ma famille,  à mes enfants, que cette gangrène qui a attaqué le couple jusqu’à l’amputation trouve son unique origine dans un métier trop investi, mal équilibré, exercé au détriment d’une famille délaissée. Les racines fielleuses de cette séparation ont puisé leurs énergies destructrices dans des terreaux variés.

Mais si à l’heure des bilans, j’essaye de raviver la flamme juvénile du jeune étudiant en médecine, il est important de se rappeler qu’il faut trouver du temps pour sa famille. Le temps est compté, le temps  est précieux, il faut donner de son temps, généreusement mais avec équité. Patients/Famille. Au troquet il y a un quart de siècle, je crois que cette réalité m’avait échappé.

Se poser, faire une pause.

echec

Le cavalier ainsi placé mettait à mal mes plans. Je n’avais pas prévu ce coup, et  devais remettre à plat ma stratégie, repenser la logique, voir comme contrecarrer cette action que je n’avais pas anticipée. La « meilleure défense c’est l’attaque ! » avais-je appris.  Tout en plongeant dans une intense réflexion, mon regard se posa quelques instants sur mon respectable adversaire. Un sourire de satisfaction illuminait le visage de mon grand-père, mon professeur, mon compagnon dans ce jeu depuis plus d’une décade,  car dans cette partie d’échec il prenait une nouvelle fois et naturellement l’ascendant.

Tout au long de mon enfance, ces parties avec mon aïeul, sur le vieil échiquier en bois que le temps avait patiné,  furent des pauses précieuses, exquises, où se mêlaient joute, et affection réciproque, réflexion et tendresse virile.

Dans notre monde trop rapide, de sollicitations quasi permanentes, il est bon de faire une pause, et même si  l’intellect continue à fonctionner, il est important de poser son regard sur les êtres qui nous sont chers, pour s’y  ressourcer, ou de se remémorer les moments précieux de notre enfance, où l’affection d’un grand-père a construit un homme.