Réa, jour 1

samu B

 

Une série de billets de témoignages (remaniés pour le secret professionnel),  le vécu des familles de patient en réa, tel qu’il est narré au médecin traitant que je suis.

Tout est allé si vite. Il toussait depuis quelques jours. Une toux plus importante, plus nette, plus profonde, plus caverneuse.
-« Max, s’il te plait, va voir le toubib! »
ça sent le sapin ! » me lança -t-il avec son sourire narquois . Voyant ma réaction courroucée, il rajouta : « T’inquiète Adeline, j’ai la peau dure, et puis j’ai réduit ma consommation de clopes »

Et dans la nuit, tout a basculé. Il a commencé par tousser sans arrêt, il est resté assis, à chercher à reprendre sa respiration entre deux quintes, il transpirait, il avait du mal à parler. A un moment j’avais l’impression qu’il m’entendait plus, qu’il était ailleurs… qu’il partait …

Le téléphone, …composer le 15 vite…

Quelques minutes plus tard  les pompiers, le SAMU, toutes ses personnes en uniforme, tandis qu’un pompier m’interrogeait sur son passé médical – » oui il a 53 ans… oui il fume… oui l’alcool aussi… il n’a jamais réussi à arrêter… non jamais hospitalisé… » … je répondais machinalement, obnubilée par la scène dramatique qui se déroulait devant moi l’équipe médicalisée à quelques mètres s’affairait, et ces phrases, ces mots  que j’entendais et qui pénétraient malgré moi ma conscience, stimulaient un peu plus l’angoisse terrible qui m’envahissait, … « il est cyanosé »…  «  cathé posé » … « Monsieur vous m’entendez ?
» … « saturation chute » … »hypercapnie » … « je vais l’intuber »….
« hémodynamique stable »

Ma peur était immense, mon angoisse incommensurable, « ma moitié, mon homme, ma vie, que t arrive t il?« . J ‘avais toujours eu une bonne mémoire, et malgré moi  ma conscience engrangeait  comme à son habitude tous les détails dont j’étais témoin. J’aurais voulu être moi aussi anesthésiée, ne pas vivre pleinement le drame qui se jouait, partir dans un état second, mais c’ était plus fort que moi… Ce jeune homme, habillé de blanc, au dessus de Max, qui m’empêchait (involontairement?) de voir le visage de mon mari, tenait une poche de liquide de « perfusion », d’où je percevais les gouttelettes qui fusaient dans le boitier transparent sous-jacent, qui donnait ensuite naissance à une longue tuyauterie qui se perdait sous la fine couverture or/argent qui recouvrait Max… je considérais malgré moi l’homme en blanc, me perdant encore dans des détails abscons ( son lacet était défait, -« pourvu qu il ne tombe pas sur Max » ) -il avait l’air jeune, candide, un étudiant peut être, son visage poupin me semblait emprunt de gravité. Sous sa longue mèche ondulée, il lançait régulièrement des regards inquiets sur cette étrange boite d où sortaient toutes sortes de fils colorés, « le scope » … la fébrilité de ce professionnel de santé au chevet de l’amour de ma vie, me plongeait encore plus loin dans les affres d’une  angoisse insoutenable.

Derrière lui, une femme semblait pencher sur le visage de Max qu ils venaient d allonger,…Max !  il ne bougeait plus, il ne luttait plus? Était il….?
« C ‘est bon, intubé ! » Lança t elle calmement quelques secondes plus tard.
…/…
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Tolérance

A cette époque j’étais externe en stage en réanimation médicale. Ce matin là nous recevions une octogénaire « intubée-ventilée » pour Accident vasculaire cérébral massif. Le pronostic vital était plus qu’engagé, il n’y avait malheureusement aucun doute possible, même avec notre assistance médicale, le décès était inéluctable, une question de jours, d’heures peut être.

C’était une des premières fois où le jeune médecin en devenir que j’étais découvrait une telle situation. Le médecin de garde pris le temps d’expliquer à la nombreuse famille qui attendait des nouvelles, avec humanité, choisissant les mots les moins violents, les plus compréhensibles, les plus audibles. Une femme éclata en sanglots, des hommes passèrent discrètement leur mains sur leurs yeux embués. La pauvre femme partit en 5 jours, paisiblement , mais loin de chez elle et tous les matins je participais aux échanges équipe médicale/ famille. De jour en jour la salle d’attente se remplissait, et l’infirmière cadre avait suggéré à la famille, d’alterner le temps de présence entre les différents membres de cette très grande famille.

A chaque échange je lisais dans les paroles des médecins patience, compassion, écoute, empathie, sympathie, et dans les paroles ou les gestes des membres de la famille, tristesse, peur, résignation, colère, incompréhension, mais surtout de l’amour.

Cette famille ROM souffrait, était unie, respectueuse et avait en face d’elle une équipe médicale compétente et humaine.

« Y’a tant d’amour,
De souvenirs,
Autour de toi,
Toi, la mamma,
Y’a tant de larmes,
Et de sourires,
A travers toi,
Toi, la mamma… »

Extrait La mamma. Charles Aznavour

Quelques années plus tard, je fus interne en pédiatrie. Pendant les 6 mois où je recevais plusieurs fois par jour les urgences pédiatriques, et gérais médicalement, avec les séniors référents, les enfants hospitalisés, des bébés« Roms », des enfants « Roms » et leurs parents, j’en ai vu passés. A chaque fois que j’examinais l’enfant souffrant, il était entouré presque toujours de ses deux parents, angoissés, aimants, attentionnés… Et « Rom » ou français de souche, la souffrance est la même…

Peu m’importe que Valls valse ou que Duflot coule, j’espère qu’il y aura toujours du respect, de la tolérance dans le regard de mes enfants, comme dans l’attitude exemplaire que doivent avoir les soignants.
Oui c’est vrai je suis mal à l’aise lorsque je vois une femme et son très jeune enfant qui mendient dans la rue. Je suis mal à l’aise pour plein de raisons, mais le soignant que je suis ne supporte plus l’intolérance. Le médecin peut il tout entendre ?

« …Par le petit garçon qui meurt près de sa mère
Tandis que des enfants s’amusent au parterre
Et par l’oiseau blessé qui ne sait pas comment
Son aile tout à coup s’ensanglante et descend
Par la soif et la faim et le délire ardent …»

Extrait. La prière. George Brassens. Francis Jammes