Pourvu qu’en la Médecine Générale encore tu crois

Par Bacchus, si le verre à moitié vide, toujours tu vois,

Alors, La médecine omnipraticienne que tu pratiques te déçoit.

Ridiculisé par l’obligation de la mention manuscrite « non substituable »

Dévalorisé dans tes actes par une tarification déraisonnable,

Investir dans un secrétariat, l’idée tu abandonnes,

Et dans l’administratif un peu plus encore tu te donnes.

Ton « burn-out », est ce que à temps tu te le dépisteras ?

Tandis qu’inexorablement de ta famille tu t’éloignes malgré toi.

Les scandales Pilules 3G, Médiator et Cholestérol t’éclaboussent.

PSA ? Les dépistages biaisés de ta rigueur scientifique te détroussent.

La sécu t’étrangle, le mètre carré délire, le désert médical avance,

Les patients sont plus miséreux, tes confrères en partance.

Chaque jour plus submergé par les demandes, isolé dans ton travail,

Les lapins s’accumulent, et certains spécialistes dédaigneux te raillent.

Corvéable à merci ? Avec les certificats d’aptitude sans nul doute,

Mais devant un patient souffrant, ne fais jamais fausse route,

Car au plus bas de l’énergie, du moral que tu sois,

Traiter sa souffrance, ta priorité toujours restera.

Mais difficile d’éviter la syntonie, lorsqu’on est empathique,

Et cette famille en détresse, ce patient en état critique,

Ses maux résonnent sans fin dans ta conscience,

Martèlent ton esprit, ébranlent ta confiance.

Un sacerdoce, sans doute, mais à quel prix ?

Si en sus de ta famille,  ta santé immanquablement tu sacrifies.

L’équilibre un jour tu trouveras ? Je te le souhaite,

Tel le Graal, indéniablement, c’est une longue quête.

Entre ta famille et tes patients, un hobby, une passion,

Tu répartiras les contraintes et les joies, la solution ?

Pourvu qu’en la Médecine Générale encore tu crois,

Et que par Bacchus, le verre à moitié plein, un jour tu vois.

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L’expérience du médecin, une vraie carapace?

nrbImage : Norman Rockwell

Monsieur  S. me serre longuement la main, puis quitte le cabinet.

Comme le disait récemment une « e-patient » @MissLondres « Le docteur dit : c’est un BON cancer. Le patient entend : c’est un bon CANCER. »

Malheureusement pour Mr S. c ‘est un « MÉCHANT CANCER ». Les résultats des examens que je lui ai prescrits ne laissent pas de doute dans mon esprit formaté de médecin, et j’ai estimé que je devais ce soir lui faire « l’annonce ».

Je le soigne depuis presque vingt ans, lui et sa famille, enfants, petits enfants. Même si les spécialistes vont le prendre en charge, j’ai la prétention de penser que je suis le mieux placé pour lui faire cette annonce.  Je connais (ou crois connaitre.Toujours être prudent) sa sensibilité, l’impact qu’aura sa maladie sur son quotidien, sur sa vieille épouse, sur le reste de sa famille, sur l’organisation de ces prochains mois, sur la façon dont il va pouvoir préparer son dernier départ.

Cette annonce a un « coût  » affectif aussi pour le toubib. Le propos n’est pas ici de « plaindre » le médecin, mais de souligner que le soignant doit en tenir compte pour mieux prendre en charge le patient concerné, et ses autres patients.

Oublions les discussions sur les transferts, contre-transferts, sur l’empathie, la « contagion affective », ou la sympathie. Il y a eu beaucoup d’écrits sur les annonces, sur les messages jamais parfaitement objectifs car dépendants du praticien et de son vécu.

Le médecin est professionnel et il a appris à avoir le recul nécessaire pour agir, réanimer le cas échéant, opérer, par des gestes appris, devenus automatiques. Mais ces automatismes ne préservent pas de tout. Si ceux ci favorisent des soins adaptés au patient, le coût affectif sera à payer ultérieurement. Le sang froid est nécessaire, mais ne protège pas l’affect.

Ce cout affectif est d’autant plus important que le soignant connait son patient. Et plus les années passent plus cette charge est importante. Je ne crois pas que le médecin se blinde avec l’expérience, et je ne crois pas que le médecin traitant puisse rester parfaitement objectif, imperméable. Même sans amitiés, des liens se créent, une histoire commune lie le médecin de famille et ses patients.  Il faut garder une distance avec le patient, mais cette distance avec les années communes devient malgré tout de plus en plus tenue.

Ainsi, lorsque c’est possible, j’essaye de placer ces rendez-vous d’annonce en fin de matinée, ou soirée, en dernière consultation si possible.

-Le patient a plus de temps pour entendre, comprendre, enregistrer mon message pour m’interroger. La plupart du temps, celui ci n’est d’ailleurs que partiellement intégré, car il y a toujours une part de sidération : même si il est délivré avec tact, il y a parfois tempête sous crâne…

-Le toubib a plus de temps pour « récupérer », « digérer »,  ce qui est préférable pour les patients suivants et la qualité du diagnostic.

Pour ma part, la souffrance psychologique ou physique de mes « vieux patients » me parasite souvent durablement. Je dois en tenir compte pour ne pas négliger la prise en charge d’un autre patient à la pathologie plus bénigne, ou passer à côté d’un diagnostic. Je dois aussi en tenir compte et rester à l’écoute de ma famille, le soir, le week-end.

Le médecin doit avoir des automatismes salvateurs pour ses patients, mais ne doit pas négliger, pour le bien de ses patients, pour le bien de sa famille, l’investissement affectif de certaines consultations, coût affectif qui sera le plus souvent proportionnel à l’ancienneté de la relation médecin/patient.

En tout cas, Monsieur S. peut compter sur moi.