Carabosse

Tandis que Mme Ylliac refermait laborieusement la porte de son pavillon, je maugréais intérieurement tout en cherchant où j’avais garé ma voiture.  Cette fois encore je n’avais pas réussi à canaliser ma patiente,  la visite avait duré plus de 45 minutes, ce qui n’était, à mes yeux, pas justifié. Réaction égocentrique d’un toubib pressé de finir sa matinée de visites, d’enchainer sur sa journée marathon.

Madame Ylliac habitait dans cette ville des Hauts-De-Seine, une petite maison qu’elle avait acquise il y a un demi siècle. La famille Ylliac était d’origine modeste, et pourtant le maigre salaire de feu son mari avait suffi à investir. Dans quelques années cette octogénaire céderait sûrement son bien à une famille plus aisée,  la flambée immobilière transformait inéluctablement ce coin de banlieue cosmopolite en une « cité » de plus en plus huppée, le plus petit pavillon « ouvrier », bâti sur un terrain étriqué, adossé à des coteaux pentus, se métamorphosait en demeure bourgeoise…

Madame Ylliac avait le fragilité médico-psychologique de la tante Léonie de Proust du côté de chez Swann, le visage avenant de la néo-sorcière de Disney dans Blanche-Neige, et le relationnel fourbe de « Tatie Danielle » de Chatiliez…« Vous ne la connaissez pas encore, mais elle vous déteste déjà. »

 

Lorsque j’ai « acheté  la patientèle » de mon prédécesseur- oui, oui, je sais, c’est surprenant, voire choquant, mais ça se faisait encore il y a peu – Madame Ylliac faisait « partie du lot ». Celle-ci avait rapidement fait comprendre à tire-larigot qu’il était hors de question d’être médicalement prise en charge par un avorton, un médiocre remplaçant, qui du haut de sa morgue osait s’installer et reprendre un cabinet alors qu’il n’avait pas atteint la trentaine. Hélas, lorsqu’elle alla frapper à la porte de mes confrères, elle déchanta. Ceux-ci lui firent rapidement comprendre qu’il valait mieux accepter ce gamin et son premier caducée, d’autant que leur propre cabinet était complet… La confraternité ! Même si je n’étais pas à plaindre au point de vue activité, je remerciai mes confrères de cette cordiale solidarité. Certes ils connaissaient tous le doux caractère de Tatie, mais n’en doutons pas, leur motivation était purement déontologique. Et puis, ils me savaient courageux et motivé, et « à l’écoute », ou « ne comptant pas son temps », et j’étais donc à leurs yeux bien placé pour prendre en charge ces longues consultations où Madame Ylliac déroulait lentement et difficilement ses épais bas de contention pour présenter un à un ses petits ulcères variqueux qui persistaient depuis des années sur la face antérieure de ses jambes oedématiées, et pour désinfecter après chacun de ses passages les fauteuils où la pauvre femme s’oubliait parfois. Des fuites imprévisibles, sachant qu’elle refusait de se garnir, se pressentant allergique aux protections intimes.

Je comprenais cependant fort bien que Madame Ylliac fut gênée de montrer son corps vieillissant à un jeune médecin. Madame Ylliac n’était pas une patiente  facile, le praticien que j’étais, n’était pas assez aguerri à son gout, mais devant les portes closes de mes confrères, elle se résigna à me choisir comme médecin traitant.  De mon côté, je me devais d’être humble, l’encre de ma thèse séchait encore,  le serment d’Hippocrate résonnant avec force dans ma mémoire. Et je considérais qu’on ne devait pas choisir ses patients, mais les accepter « pour le meilleur et pour le pire » et accepter que dans ce couple médecin-patient, le divorce lorsqu’il avait lieu, soit majoritairement à l’initiative du patient. « J’acceptais » donc cette charmante octogénaire, ce qui me paraissait légitime et ‘hippocratiquement’ incontournable, et celle-ci rangea sa pudeur, et malgré elle, à son corps défendant, pris l’habitude de me présenter mensuellement dans mon humble cabinet ses ulcérations cutanées tibiales, avec les sempiternelles descriptions de symptômes qu’elle reliait à ces lésions, au cours de rencontres qui pouvaient durer une heure…

Encore aujourd’hui je pense qu’il est peu acceptable de trier volontairement sa patientèle, sauf cas de force majeure. Au fil des années, le médecin par son  caractère, sa personnalité, sa disponibilité, sa façon d’exercer, d’écouter, crée malgré lui une patientèle à son image, l’équilibre/tri s’installe naturellement.

Avant de continuer plus loin ce billet, je tiens à préciser que le « bashing-patient »n’est pas le but de cette description. Celle ci se veut réaliste (avec le filtre de l’anonymisation/remaniements détails) mais respectueuse.

Lorsque j’essayais d’explorer son passé, « ma » patiente-malgré-elle éludait, comme elle contournait bon nombre de mes doctes questions. Je me contentais donc de l’écouter, tentant parfois de l’aiguiller dans des directions qui me semblaient médicalement utiles, mais son caractère obsessionnel semblait devoir se concentrer sur ces processus de cicatrisations.  La plupart des traitements tournaient toujours autour des mêmes produits, tant la liste de ses allergies réelles ou intolérances ressenties était longue. Elle souffrait par ailleurs d’une DMLA (dégénérescence maculaire liée à l’âge) sévère, les maculas de ses yeux bleus aciers ne lui permettant pas d’obtenir plus de 1/10è de vision.  Ainsi lorsque qu’elle décollait ses pansements, -elle tenait à le faire elle-même, de peur que je la contamine- après l’éternelle longue descente des « bas varices », elle ne retrouvait pas toujours ses plaies, et partait alors dans une recherche fastidieuse par palpation, et j’observais avec effroi ses ongles rarement taillés et toujours souillés, parcourir ses excoriations qui curieusement ne s’infectaient jamais.

Après quelques années, le couple médecin/patient, né sur des bases houleuses, a trouvé un modus vivendi, et je pense, sans fausse modestie, que je lui étais utile. D’autant que Mme Ylliac me déclarait parfois« je n’ai confiance qu’en vous » . Il est vrai qu’elle me le rappelait surtout lorsque ma proposition de rendez vous était fixée à une échéance trop lointaine. Et lorsque je la recevais, Tatie ne ménageait pas mes confrères, mes collègues infirmiers, pharmaciens… beaucoup de fiel dans ses propos, de critiques irrecevables, des remarques acerbes et inutiles, des descriptions injustes, et malgré mes protestations elle poursuivait inlassablement, entre les réfections itératives des nombreux pansements des dermatoses qu’elle m’exposait …

Elle devait être bien seule. Ses longs cheveux négligés, sa bouche pincée, son regard froid, sa voix cassée, ses critiques injustes n’attiraient pas toujours la sympathie des autres patients de la salle d’attente, ou du voisinage. « Carabosse » ai-je un jour entendu, murmuré dans la salle d’attente…

A la suite d’une petite décompensation cardiaque qui est venue se greffer sur ce pauvre organisme vieillissant, je décidai de lui proposer de poursuivre son suivi à son domicile, ce qu’elle accepta après de longues tergiversations inexplicables.

Lors de ma première visite dans sa demeure, je pris conscience que son caractère obsessionnel ne se résumait pas à ses incurables plaies. Indéniablement, visiblement,  il y  avait aussi une autre cible : le stockage compulsif et irrationnel. Dès les premiers pas, je compris les raisons de son accueil hésitant.

-« Entrez Docteur, je suis au salon ! »

Sitot la porte d’entrée franchie, un passage d’une trentaine de centimètres de large, creusé entre deux montagnes de brocantes, menait jusqu’au salon. De part et d’autres toutes sortes d’objets, poussiéreux, huileux, gras, encrassés par des années d’immobilité. Ici des chandeliers d’avant guerre, là des boites vides de biscuits, de lait en poudre, un peu plus loin une montagne de revues anciennes, de fleurs séchées, de chapeaux troués, de manteaux rapiécés. Les volets mi clos, une atmosphère pesante, une odeur forte, qui semblait se matérialiser et coller tellement sa présence était vive. Une atmosphère tropicale et humide dans une sorte de salle de brocante insalubre. Les troubles visuels de ma malheureuse patiente devaient être en partie responsable de cette négligence et de la crasse omniprésente de ce bazar.

J’atteignais enfin le milieu du salon, où seuls quelques centimètres carrés avaient été libérés pour me permettre d’approcher de la chaise que m’offrait Madame Ylliac :

«- Asseyez vous prés de moi Docteur, je vais commencer à vous montrer ma jambe gauche. Je ne m’en sors pas de… »

Malgré la pénombre, le vieux cuir de l’assise me paraissait recouvert d’une pellicule grasse et malodorante… Et les antécédents urologiques de ma patiente me sont rapidement revenus…

« -Non merci, ça va aller, je vais être assis toute l’après midi vous savez,…montrez moi vos plaies… Depuis notre dernière rencontre, avez-vous reconsidéré la possibilité du passage d’une infirmière ? »

Tandis qu’elle repartait dans ses habituelles plaintes entrecoupées de remarques fielleuses sur tel ou tel praticien, mon regard s’habituant à la semi obscurité était captivé par l’état de salon. Il y avait sur les 20-30 mètres carrés de cette pièce, des mètres cubes de dépôts. En fait cela ressemblait plus à un fourbi qu’à une brocante. Rien d’alimentaire a priori mais certaines caisses et boites me paraissaient très anciennes et à coup sur inutilisables.

« -Vous gardez beaucoup de choses chez vous, vous… »

Elle m’interrompit en m’interpellant sur un de ces ulcères enfin découvert…

Au fil des années, des visites, je n’ai jamais réussi à percer le secret de son passé, ni trouvé d’ explications à son comportement, ses obsessions, ses phobies. Pragmatique j’ai essayé de la soigner au mieux, et de lui être fidèle malgré les difficultés de ces visites, les piques qu’elle me lançait parfois, ou les critiques et reproches indirects qu’elle distillait ici et là à mon encontre. La patiente était une victime, de son corps, de son esprit, et je devais prendre sur moi et l’accompagner au mieux…

Après moult discussion j’ai réussi à mettre en place des infirmières, aide-soignants, aide à domicile (difficilement car nombreux sont les soignants qui refusaient ou reculaient devant la tâche) mais elle a toujours refusé que l’on touche à son capharnaüm… le ménage n’était alors fait que sur les quelques centimètres carrés de passages entre la table du salon, la table de la cuisine, sa chambre…

Mme Ylliac est partie quelques années plus tard, au cours d’une hospitalisation pour fracture du col du fémur. Elle a trébuché…

Lorsque son neveu, son unique famille, est venu quelques mois plus tard, débarrasser le pavillon, il est passé à mon cabinet pour m’offrir quelques boites de compresses stériles non utilisées qu’il avait retrouvées dans ce fatras. Dans ce méli-mélo il y avait aussi beaucoup de vêtements d’enfants, de boites de lait maternisé vides, de jouets… En écoutant son descendant, j’ai compris certaines choses…

Mme Ylliac était une belle femme, pétillante. Sa coiffure, sa prestance, sa poitrine généreuse, sa spontanéité, avaient fait tourner la tête de plus d’un homme. Un homme l’avait conquise. Elle l’avait aimée, éperdument. Quelques années plus tard, l’achat de ce pavillon de banlieue, un ventre qui s’arrondit… La félicité, un enfant, un fils, une merveille… A l’âge de 2 ans celui–ci est mort brutalement… Une paire d’années plus tard son mari disparaissait à son tour…

A chaque fois que je reçois un/une patiente qui me parait désagréable, fermée, agressive, médisante, j’essaye de trouver des circonstances atténuantes… Quel a été son passé ? Son comportement est il une séquelle ? Peu importe, dans tous les cas le devoir de médecin est de soigner, avec pragmatisme, sans juger, en acceptant les imperfections qui se sont parfois installées sur le physique ou dans le psychisme du patient.

« Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu’à mon âge
Vous ne vaudrez guères mieux.

Le temps aux plus belles choses
Se plaîst à faire un affront
Et saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front.

Le mesme cours des planètes
Règle nos jours et nos nuits
On m’a vu ce que vous estes;
Vous serez ce que je suis.

Peut-être que je serai vieille,
Répond Marquise, cependant
J’ai vingt-six ans, mon vieux Corneille,
Et je t’emmerde en attendant. »

Pierre Corneille, Tristan Bernard, G.Brassens

Nestlé. 1897

Nestlé. 1897

L’annonce

Je l’accompagne vers la sortie du cabinet. Une poignée de main ferme et chaleureuse,un dernier mot d’encouragement et la porte se referme derrière lui.

J’ai le sentiment de ne pas avoir été à la hauteur ou plus exactement que je ne serai jamais suffisamment à la hauteur dans ce type de circonstances, penser différemment serait utopique .

J’ai pourtant un peu d’expérience, j’ai accompagné beaucoup de malades, et les cancers curables ou non, me sont malheureusement professionnellement « familiers ».

« La consultation d’annonce » … cette expression m’est désagréable.

Le bilan que mon patient vient de me montrer, associé aux résultats de biopsies que j’ai reçus de mon côté est parfaitement lisible, même pour un non médecin.
... cellules …, localisations secondaires, envahissement de…,

J’ai écouté mon patient, nous avons échangé longuement, je l’ai examiné, mais ce qu’il me demandait se résumait ainsi :
« Docteur, dites moi la vérité, puis je guérir ? »

J’y ai mis les formes, avant de donner ma réponse. Une réponse enrobée ou plutôt adaptée au patient qui était devant moi, que j’ai délivrée avec le moins de brutalité possible, intercalée par des mots importants « soins », « rémission« … mais une réponse honnête que je résume ici :
« Non »

Bien sur il y a eu d’autres questions, notamment sur le temps, la fin, la manière de…

Alors lorsque je raccompagne ce patient, j’espère que mes messages auront été bien compris, et l’aideront… et il sait que je suis à sa disposition pour l’accompagner…

Le « parler vrai » a toujours été mon crédo, et j’espère que mes patients en ont reçu un bénéfice.
Parler vrai n’est pas obligatoirement synonyme de brutalité, même si au final l’information essentielle ne peut qu’être traumatisante. Le parler vrai est pour moi avant tout synonyme de respect.
Certains confrères, ou aidants ont tenté d’infléchir cette attitude, m’accusant parfois de cynisme, mais je ne partage pas ces théories discutables du type « l’espoir fait vivre« , « on peut guérir avec des pensées positives »

L‘article de Catherine Cerisey que je viens de lire est très intéressant et apporte un éclairage sur une partie des questions soulevées ci dessus.