Une urgence « psy », un week end de garde, en ville…

Ambiance_C.PHOTO_G.SUIGNARD_MAPA_MAISON_FABRE-1024x829crédit photo G.Suignard. Mapa

–          Vous ne voulez pas ouvrir les volets ?

–          …

–          Puis je vous les ouvrir ?

–          Restez assis, c’est préférable !

–      Préférable ? Je ne comprends pas. Il est 14H00, il fait beau. Vous souffrez de migraine ? La lumière vous …

D’une voix monocorde, ferme, elle me coupe la parole :

–          C’est plus prudent, ainsi ils ne nous voient pas !

–          Qui ?

–          Ceux qui nous espionnent par la boite !

–          Quelle boite ?

Son doigt pointe vers le boitier de fusible que l’on devine dans cette pénombre étouffante.

–          On vous espionne ? Par le compteur électrique, mais…

Je n’ai pas le temps de poursuivre, tranchante, elle m’interpelle :

–          Qui vous a dit de venir ?

–          Je vous l’ai déjà dit, je suis le médecin de garde, votre époux était inquiet, je…

–          Que me voulez vous ?

–          Vous aidez. Vous avez sans doute besoin de soins…

–          Je n’ai besoin de personne !

Un coup d’œil à mon portable qui vient de vibrer pour la troisième fois dans ma poche. Les demandes de visites s’accumulent en ce dimanche de grippe, et je suis le seul médecin sur ce secteur. Il va falloir pourtant prendre le temps de s’occuper de cette malheureuse patiente. Organiser une hospitalisation sur « demande d’un tiers », solliciter l’aide d’ambulanciers, calmer la légitime anxiété supplémentaire que va provoquer la « proposition » forcée d’hospitalisation, discuter, expliquer, proposer un calmant, l’injecter si nécessaire… La laisser ainsi n’est pas possible.

Cela fait maintenant plus d’une demi heure que je parlemente avec elle, pour tenter de l’apaiser, et elle n’a toujours pas retiré ses gants de cuisine. Ainsi gantée et quasi nue, une simple serviette autour de la taille, elle me fixe, impassible. Le parquet du sol est entièrement recouvert de feuilles blanches. Sur chacune d’elle, un signe kabbalistique  différent. On devine qu’ils ont été dessinés fébrilement, au feutre, dans l’urgence.

–          C’est pour éloigner La Bête ! Me dit elle lorsque je l’interroge sur ce néo-plancher.

Je lui explique la nécessité d’être hospitalisée. Elle me lance alors, lugubre, en frottant nerveusement ces deux mains caoutchoutées, en me faisant face, et me considérant de haut en bas :

–          Et maintenant Il y a une grosse bête néfaste en face de moi !!

…/…

De nombreux autres éléments démontraient la dangerosité pour elle et pour les autres du maintien à domicile. Je passe sur les détails compliqués qui ont suivi : l’hospitalisation sur demande d’un tiers a été réalisée :  contre son gré dans l’hôpital psychiatrique de secteur. Elle sortira au bout d’une dizaine de jours, acceptant un suivi spécialisé en ville, qu’elle respectera, se « normalisant » très rapidement. Elle retrouvera un parfait équilibre en famille, et dans son travail. Mais elle gardera un profond traumatisme de cette contrainte initiale, et un profond rejet du service dans lequel elle est restée. Malheureusement en secteur public, le patient n’a pas le choix du service, celui-ci est fixé par son adresse. Toutes les pathologies de la ville X entre les rues Y et Z sont ainsi rassemblées… les syndromes dépressifs avec les syndromes schizophréniques, les patients souffrant de crises d’angoisses avec les patients souffrants de bouffée délirante…

Par ailleurs, il est regrettable qu’il n y ait pas de services psychiatriques ambulants sur tous les territoires, assurés par des infirmiers psy et des médecins psy. Ces urgences psychiatriques de ville sont extrêmement chronophages, et certaines détresses psychologiques nécessitent un soutien en urgence. Mais cela se fait parfois au détriment des autres demandes de visites en garde. De plus, le médecin généraliste de garde est bien seul, et certains confrères ou consœurs peuvent être ainsi mis en danger. La police n’étant pas toujours disponible… voir ici.

Le chemin est encore long…

Un dimanche de garde

« Qu’est ce que c’est que ces conn..ies !… Mais qu’est ce que ça peut bien lui foutre?! »

Il allume une gitane sans filtre, tandis que la cigarette précédente finit de se consumer dans un cendrier improvisé, une vieille tasse colorée par la caféine. Il tire plusieurs fois sur son clope… Cela ne changera pas grand chose à l’atmosphère quasi irrespirable. Il est autour de midi, mais les volets sont restés clos, l’obscurité règne. Sur la table des cadavres de bouteilles de vin, bière, une boite de conserve de thon vide. Le plafonnier éclaire difficilement le visage émacié du vieil homme, et la robe de chambre bariolée de vestiges alimentaires non identifiables, dissimule à peine son corps amaigri, aux muscles atrophiés.

« Mais pourquoi il vous a appelé ? Qu’est ce qu’il en a foutre de son père, ce petit m…eux !!?? »

Manifestement il est encore embrumé par l’alcool, ses mots accrochent, son haleine est typique, sa gouaille suspecte. Je lui explique, une nouvelle fois, en allant à l’essentiel : je suis le médecin de garde. Son fils qui habite en province a été alerté par un des voisins de la cité, et a appelé mon standard.
Ainsi en ce dimanche midi, sur la dizaine de visites programmées ce matin, dont beaucoup de grippes, en face de son nom et son adresse, est annoté : « n’est pas bien. 75 ans. Fils inquiet ».

Mais là manifestement ce n’était pas un syndrome fébrile qui inquiétait sa descendance, mais je découvre que le motif était en fait la conduite suicidaire du senior..

« je veux crever, la vie m’em…de, j’ai plus rien à attendre, je veux clamser, mon fils je l’emme… »

J’essaye de le raisonner mais j’ai un peu de mal à me concentrer, et à trouver les mots qui pourraient être suffisamment percutants pour faire mouche, pour pénétrer sa conscience malgré le filtre de l’ ivresse. Ce ne sont pas les noms d’oiseaux qui fusent, ni l’odeur opiniâtre qui me parasitent l’esprit, mais c’est surtout ce flingue qu’il tient dans sa main et que je viens de découvrir lorsque ma vue s’est enfin adaptée à cette pénombre…

Ce pistolet m’inquiète. Malgré les propos injurieux qu’il lance à l’encontre de son fils, je ne me sens pas directement menacé par son ire. Mais mon regard ne quitte plus le canon de son arme qui virevolte dans sa main fébrile, agitée par des mouvements désordonnés qui ponctuent ses insultes, ou ses plaintes. Ma famille me l’a ensuite reproché mais je n’ai pas tourné les talons, non pas par fierté ou sentiment d’invincibilité, …viscosité mentale ? Réflexe de vouloir remplir la mission médicale initiée ? Intuition que tourner le dos et ne pas faire face était plus dangereux? Je ne me l’explique toujours pas puisque j’ai depuis vécu une situation semblable avec ce même réflexe (médical?) irraisonné alors que je suis maintenant père de 6 enfants…

Je finis par accepter la cigarette qu’il me propose, et réussis à instaurer un dialogue. De minutes en minutes ses effets de manche se font plus rares, le fut du canon reste froid, son index quitte enfin la gâchette, puis il finit par poser le colt… le spectre de l’autolyse s’éloigne, la crainte du coup de feu accidentel est moins légitime…

Son désespoir est compréhensible, il vit seul, n’arrive pas à arrêter la boisson, ne voit jamais personne, son fils est loin, sa santé précaire, le traitement antidépresseur qui lui a été prescrit il y a quelques mois est inefficace et mal toléré, les forces le quittent, il refuse toute hospitalisation…

Après une longue discussion, et son refus manifeste de toute prise en charge, je finis par quitter l’appartement insalubre, avec l’impression que j’ai réussi momentanément à différer son geste, mais le risque de passage à l’acte est imminent, et cette arme rend difficile l’approche… bref, j’appelle le 17, … « on s’en occupe… oui dans les heures qui viennent, avant la fin de l’après midi… »

Je poursuis les visites, grippes, colique néphrétique, syndrome coronarien atypique, …

Quelques heures plus tard…

« Allo Docteur, oui c’est la police, nous sommes devant la porte de l’individu. Pourriez vous venir SVP et sonner vous même, il refuse de nous ouvrir… il gueule au travers de la porte… comme il vous connait, il vaudrait mieux que vous passiez devant »

Que dire, que faire…

Je n’y suis pas allé, j’ai clairement refusé de « passer devant »… lâcheté ?

Le vieil homme n’a rejoint Saint Pierre qu’une paire d’années plus tard, dans l’incendie de son appartement… dans l’intervalle son arme lui avait été confisquée par les forces de l’ordre.

Cette histoire m’est revenue après la lecture de l’excellent récit « le petit far west » de ma consoeur.