Faut il accepter les cadeaux des patients ?

Je claque la portière et tourne la clé aussitôt. Le moteur de ma vieille Renault 5 « five », malgré ces 160000 km, démarre immédiatement. Encore 5 visites à faire ce matin… il faut que je mette le turbo.

Au carrefour suivant, une voiture me grille la priorité à droite. Mon pied écrase précipitamment la pédale de frein. Ma sacoche est projetée en bas du siège passager. A l’arrière les quelques cartons de bouquins qui trainent depuis mon récent déménagement sont violemment  ébranlés.

Les nombreux jurons que je lâche à l’encontre de ce conducteur imprudent se perdent inutilement dans l’habitacle de ma vieille guimbarde.

Ne pas d’éparpiller ! Au sens propre comme au sens figuré…  Je reprends donc la route vers mon prochain patient.

Mais voilà qu’une violente odeur envahit mes fosses nasales. Je me croyais quasi anosmique, mais les effluves qui montent vers mon nerf olfactif ont raison de mes muqueuses allergiques.

C’est pestilentiel ! J’ouvre la fenêtre : manifestement ça vient bien de l’intérieur. Sous le volant je tente de regarder furtivement sous la semelle de mes chaussures. J’ai du marcher sur un étron monstrueux, ce n’est pas possible ! J’imagine que dans ma précipitation, j’ai marché dans une  M**** , et pas n’importe laquelle compte tenu de  l’intensité et la violence de son émanation. C’est du lourd. De l’épais. …Surement l’immonde résultat d’une laborieuse et intempestive digestion canine,  les restes digérés d’un vieux pot de canigou avarié, métamorphosés par une flore colique malsaine en selles  putrides, larguées sournoisement au coin d’un trottoir dans la pénombre du petit matin.

Mais quelle infection !  Malgré la fenêtre ouverte, c’est irrespirable, ignoble !

Non je n’arrive pas à voir sous mes pompes, mais le coup de frein viril n’est sans doute pas étranger à cette explosion nauséabonde.

Me voilà arrivé à destination. Un rapide créneau, et je descends enfin de ma brave caisse. J’étudie minutieusement le dessous de mes groles :  rien, nada !? …Elles sont propres, nickels !

Je regarde le tapis de sol devant. Poussiéreux mais non suspect.

J’ouvre la portière arrière. Je soulève un carton …

-Flash back-

Il y a plusieurs  semaines, en visite à domicile, tandis que je prends congé de ma patiente grippée, son mari m’arrête :

« Attendez Docteur, vous n’allez pas partir les mains vides ! Je ne suis pas rentré bredouille de ma partie de chasse hier, loin s’en faut ! Tenez, deux perdrix ! Je les emballées dans du journal…Vous rentrez chez vous maintenant ? Mettez les rapidement au frais… »

…le paquet je l’ai posé sur le tapis de sol à l’arrière de la voiture… je l’ai oublié, d’autant qu’il a été rapidement recouvert d’un carton de bouquins… plusieurs semaines avant…

Epilogue : Le carton contaminé, le tapis, les deux perdrix liquéfiées, ont été éliminés, javel, déo…mais l’odeur putride avait imprégné profondément et définitivement l’ensemble du vieux plastique de ma fidèle « five »…et …j’ai changé de voiture…

Faut il accepter (tous) les cadeaux des patients ?

Rebhuhn, Partridge, Perdix perdix

Les billes de ma vie

billes

Mes mains jointes, paumes tournées vers le ciel, essayent de contenir les très nombreuses billes qui continuent à s’y accumuler, sans cesse plus nombreuses. La pyramide de ces petites sphères en verre commence à être conséquente, mais je ferai tout pour ne pas en laisser tomber une, ou plus exactement je ferai tout ce qui est physiquement possible. La nature m’a fait le don de paluches de taille suffisante, je peux en accepter encore quelques unes, ça devrait être faisable je pense. J’arriverai sans doute à éviter que l’une d’elles tombe 120 cm plus bas, en rebondissant bruyamment sur le carrelage, irrécupérable.

Mais voilà que de nouvelles billes arrivent, elles me paraissent très nombreuses, je tente de répartir les premières arrivées, d’écarter mes doigts avec précision, délicatesse, prudemment, pour augmenter le volume disponible, sans laisser trop d’espace pour éviter que l’une d’elles ne s’échappe.

C’est un succès, j’ai réussi. Mais rien n’est joué :  surtout ne pas trembler, garder mes deux mains horizontales, gérer la contraction isométrique de mes muscles interosseux, garder son sang froid.

Mais… là encore d’autres billes, ben non… je ne pourrai écarter l’espace inter métacarpien, ce n’est pas anatomique je vous assure, non physiologique, la métamorphose en palme ce n’est pas naturel

Je n’ai pas le choix, elles arrivent… peut être qu’un plaçant la nouvelle venue, ici, près du pouce droit, et la suivante là contre l’éminence thénar gauche, puis celle  là près du sommet, …et celle là aussi…

Aïe, NON ! Elle va tomber ! Elle dévale la pyramide , je déplace rapidement mes mains pour la retenir…trop rapidement… et ce n’est pas une bille que je perds, mais quelques paires qui vont tinter sur le sol carrelé…

C’est un échec, et les sphères continuent à rebondir, résonnant douloureusement dans mes oreilles sous mon regard impuissant… elles ne sont pas toutes tombées, mais ce bruit est difficile à supporter, martèle mon échec…

…/…

Tous les ans, en période de grippe, voilà ce que je ressens lorsque mes patients m’interpellent par téléphone, me sollicitent par mail, se pressent à ma porte, pour me voir à tout prix… Ok c’est la grippe, et une grippe peut cacher une pneumopathie, une pyélonéphrite… donc je me suis organisé pour augmenter significativement les plages de rendez vous d’urgence, voire à consacrer l’intégralité de certaines  journées à la gestion de cette épidémie locale, et en différant les rendez vous programmés pour renouvellement de traitement de fond ou en temporisant les vaccinations de l’enfance… mais comme tous les ans, certains patients ne seront pas reçus dans les temps, ou n’auront pas l’horaire souhaité, ou seront gérés par un confrère, et comme tous les ans, je « perdrai » des « vieux » patients qui me reprocheront plus ou moins bruyamment ma moindre disponibilité…

Comme tous les ans je composerai…, comme pour ces billes, j’essaierai de faire ce qui est physiquement possible, mais je sais que malgré moi, quelques billes tomberont. Le « bruit » qu’elles feront en tombant, celui  que feront mes patients en claquant la porte de mon cabinet sera toujours douloureux pour mes oreilles  mais avec les années qui passent je relativise, ou j’entends moins bien… la surdité sélective, une forme de sagesse ?

« Qui trop embrasse mal étreint ».

Assurément !

« La plus jolie fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a ».

Ok, ça marche aussi, mais je l’utilise moins, je tiens à ma virilité.

Je pense ne pas être un trop mauvais omnipraticien, je « touche ma bille » en médecine générale.  Il faut tout faire pour assurer le service public, et je pense donner dans ces moments là (malgré les critiques de certains urgentistes médiatiques qui crient un peu (au) loup, …n’est ce pas Patrick ?),

Mais il ne faut peut être pas paniquer, la plupart des viroses sont bénignes, un nez qui coule est rarement une urgence, et ne mérite pas toujours d’encombrer standards, cabinets libéraux ou services d’urgences hospitalières.

Et je ne tiens plus à faire plus de 50 patients en une journée comme il y a quelques années, ce n’est pas bien pour eux, ce n’est pas bien pour ma famille, et accessoirement pour moi. Partir « bille en tête » dans une journée marathon n’est raisonnable pour personne.

La médecine générale est un beau métier, j’ai bien fait d’y « placer ma bille », je n’ai pas de regrets quant à ce choix, mais des regrets sur le chemin que j’y ai parfois pris.

« Ne pas mettre toutes ses billes dans le même panier » … oui  les œufs …bon, c’est pareil…

Ainsi la vie m’apprend à hiérarchiser.

Je veille, si possible avec rigueur, sur les soins à prodiguer au sac de billes malades que l’on m’a confié, et tant pis si certaines souhaitent rouler ailleurs… bille qui roule n’amasse pas mousse…

Il y aussi d’autres sphères dans ma vie qui sont tout aussi importantes, où ma présence est parfois utile, et dont l’essence est toute aussi fragile que le verre. En tout cas elles me sont très précieuses… 10 autres billes dans cette famille recomposée, et il est important que je puisse les chérir, ensemble et séparément, et veiller à ce que chacune d’elles garde son éclat, sa rondeur, sa solidité, ses caractéristiques, sa beauté, son intégrité, et dans ce sac qu’est la vie, qu’elles continuent à bercer longtemps, de leur tintement joyeux, mes oreilles vieillissantes.

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