Quel beau tapis ! Un persan ?

tapis

Tiens, je me suis endormie… Mais où suis-je ??? … Mais…Ah, oui c’est vrai… Dans quel pétrin me suis-je mise ? Que j’ai froid… Et j’ai mal partout… Surtout dans la cuisse, en haut… Quelle heure peut il être ? Il fait noir, peu de bruit dans l’immeuble, je ne perçois pas  le brouhaha habituel de la rue. On doit être en pleine nuit. Je pense que cela fait bien 6 ou 8 heures que je suis étendue sur ce fichu parquet. Bon sang quelle cruche je fais ! On me l’avait pourtant dit d’enlever mes tapis, et il a fallu que je bute dedans. Mais je les aime tant. Et puis c’est Fernand et moi qui les avions achetés. Fernand, ça fait deux ans qu’il est parti. Il me manque. La solitude c’est souvent douloureux, et c’est franchement compliqué quand on approche les 87 ans…

Il faut essayer de nouveau. J’ai du reprendre des forces avec ce court somme. Non, je n’arrive pas à bouger, j’ai trop mal à ma hanche. Elle doit être brisée… Je n’arrive pas à me retourner, je n’arrive pas à ramper… quelle misère… Mon Dieu mais qu’est ce qu’il va m’arriver ?!… J’ai soif !… J’ai peur… Le téléphone est là tout prés, à quelques mètres et impossible de l’atteindre. Quel supplice!  Je venais de raccrocher lorsque je me suis pris les pieds dans cette maudite carpette, donc Josiane ne me rappellera pas avant demain ou après demain… La femme de ménage ne vient pas avant 2  jours… Ah si ! Mon médecin doit passer pour mon rhumatisme, mais c’est aussi après-demain matin !!!! Personne ne s’inquiétera de moi d’ici là… Je ne tiendrai jamais ! Mon cœur lâchera de nouveau ! J’aurai du accepter cette télé-alarme maintes fois proposée… Personne n’entend mes appels, mes cris, ma détresse. Le voisin du dessous doit être encore en voyage, il ne me sera donc d’aucun secours. Et j’ai beau taper du poing sur le sol  personne n’entend ce bruit sourd !

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J’ai l’impression que l’aube est proche, il me semble qu’il fait plus clair… Toujours aucun bruit dans cet immeuble. Quel enfer… Je suis terrifiée… Vais-je finir ainsi ? Ah, c’est trop bête ! La vie ne m’aura pas épargnée ! Jusqu’au bout elle m’aura joué des tours ! Un père qui a  abandonné maman à ma naissance et que je n’ai jamais connu. Fille unique, pas de famille proche. L’usine à 16 ans. Opérée à 20 ans « d’une totale » pour tuberculose utérine… ça a été terrible. J’ai pleuré pendant une année. Inconsolable. Puis un premier mari, un mariage de raison. Un homme que j’ai découvert alcoolique, et violent, qui s’est pendu lorsque j’avais 22 ans. Un deuxième mari à 45 ans. Bernard.  Je l’avais rencontré lorsque je travaillais à Prisunic. Je n’y croyais pas. L’amour de ma vie. Il était soupe au lait, mais plein d’humour, et il m’aimait à la folie. Ses yeux courroucés me faisaient craquer, et puis… quand qu’il me faisait l’amour … Il a été emporté rapidement en quelques mois, 3 ans après notre mariage, d’un cancer fulgurant du colon. Je lui changeais ses pansements. Je lui ai fermé les yeux. Il avait 49 ans … Et puis Fernand, que j’ai rencontré à 65 ans. Il était doux, il savait danser… Son cœur a fini par l’emporter. Quel chagrin ! J’en ai tellement pleuré, que j’ai moi-même fait un pépin cardiaque, une sorte d’infarctus, et j’ai survécu… et puis maman que j’ai accompagnée jusque la fin, à 105 ans… C’est dur… oh, que je souffre…. c’est surement le fémur comme Viviane…

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Il doit être 7h ou 8H du matin, j’entends l’ascenseur qui commence ses trajets, les départs à l’école, les employés partant au turbin… Que j’ai froid !… Je n’arrive plus à crier… je me suis cassée la voix hier soir à force d’appeler…fichue porte sécurisée ! Fichue isolation phonique/thermique ! Bon sang, personne ne m’entend, personne ne m’attend !!!! J’ai mal, j’ai froid, j’ai la trouille… Moi qui ai peur depuis toujours d’avoir un cancer comme mon deuxième mari, voilà que je vais mourir là, misérable, brisée, esseulée, de soif, de faim, de froid…

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Depuis combien temps suis-je là ? Je n’en peux plus… J’ai mal… Fernand ! Fernand, viens m’aider ! Je suis tombée ! Josiane !!! Josiane !! Docteur !! ….Viviane !!! Il y a quelqu’un ??? J’ai soif !!!! Il y a quelqu’un ??? Il fait nuit à nouveau… cela fait plus de 24 h que je…

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Où suis-je ??? J’ai soif… mal…

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…Je…

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Mme Vanille était une femme de 86 ans, nulligeste, à l’IMC très élevé, souffrant d’une arthrose multifocale, d’une anxiété chronique et sans doute d’un syndrome de conversion hystérique. Pour faire plus simple, cette octogénaire qui n’avait pas eu d’enfants, présentait une forte obésité, souffrait de pratiquement toutes les articulations, et se découvrait toutes les semaines des symptômes différents, inexplicables et mystérieux qui alimentaient son caractère bileux. Un cercle vicieux qui minait sa vie depuis des années. Elle refusait toute prise en charge médicamenteuse ou psychothérapique, si ce n’est l’oreille, qu’elle présumait attentive, du médecin traitant que j’étais, et qu’elle sollicitait de façon quasi hebdomadaire. Son fort caractère ne me facilitait pas toujours la tâche, mais ce tempérament  lui avait malgré tout permis de surmonter de nombreuses épreuves. Une anxiété maladive dans le quotidien mais paradoxalement une force de caractère lui permettant de continuer d’avancer sur le fil de sa vie.

Aussi, tandis que le vieil ascenseur vibrait de façon inquiétante tout en m’élevant tant bien que mal vers le 14è étage de la tour où elle habitait, je me demandais qu’elle serait le sujet ce jour qui alimenterait sa logorrhée habituelle. Une nouvelle fois, il faudrait que je fasse le tri, sans méconnaitre une pathologie sérieuse, noyée dans le flot interrompu de ses nombreuses doléances. Il y a deux ans, au cours d’une crise d’angoisse sans objet, elle avait réussi à déclencher un syndrome de tako-tsubo, un infarctus provoqué par un stress intense ( lire http://fr.wikipedia.org/wiki/Syndrome_de_tako-tsubo ou cette autre histoire sous l’excellente plume de Sarah : http://chezsarah.wordpress.com/2013/02/19/madame-m/ ). Elle n’a pas de famille, et peu d’amis. Le médecin comble aussi un peu sa solitude… Elle m’avait demandé il y a deux jours. « Pas urgent » était le message qu’elle avait laissé au secrétariat.

Une fois arrivé devant sa porte, en attendant qu’elle vienne  m’ouvrir, je relisais la liste de mes visites encore non effectuées, et consultais ma montre en soupirant d’impatience. Cette visite chez Mme Vanille était elle vraiment justifiée, nécessaire, utile ? De mon expérience avec cette patiente, dans 99% des cas, la réponse était négative. Et la course des aiguilles sur mon chronographe obsédait ma pensée…

Que c’est long…

La deuxième salve de coups de sonnette restait sans réponse. Culpabilisant déjà de mes récentes pensées  injustes à son encontre, je décidai d’aller chercher la clé chez la gardienne, un affreux doute s’installait…

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Mme Vanille a été retrouvée quasi inconsciente, déshydratée, avec une rhabdomyolyse, une fracture du col du fémur …Hospitalisation… un pronostic sombre… et malgré toutes les statistiques alarmantes, a survécu …

Après une convalescence de plusieurs mois,  Mme Vanille ne pouvant plus se déplacer seule et physiquement très diminuée, a été placée  en maison de retraite.

J’ai continué à la voir très régulièrement, pour des motifs médicaux le plus souvent imprécis, mais la psychothérapie de soutien que j’assurais ainsi lui était surement utile. Elle me parlait souvent de Fernand, Bernard, de la vie qui ne l’avait pas épargnée, de la solitude, de l’absence de famille ou d’amis, de l’agonie qu’elle avait cru vivre pendant 36h sur le sol de son appartement… Et puis maintenant sa perte définitive d’autonomie la faisait rager, elle pestait contre les séquelles que lui infligeait le temps, me répétait souvent  » c’est dur quand on a toute sa tête ! »…Elle me montrait parfois une photo d’elle, toujours la même, celle prise lors de son mariage avec Bernard, où elle resplendissait de bonheur.

Mme Vanille est partie l’an dernier à plus de 90 ans, dans une chambre d’hôpital suite à une nouvelle chute, sans amis, sans famille. C’est l’infirmière du service qui lui a fermé les yeux.

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Tombe la neige…

r

Ce jour, à la maison de retraite j’ai partagé quelques instants avec Mme R.  J’évoque sa fille que je connais. Elle me répond à côté…Elle a élevé sa fille avec amour, abnégation. Elle a été là pour son premier cri, son premier pas, , sa première rentrée, sa première lecture, sa première peine … et aujourd’hui dans cette pauvre mémoire vieillie il n’en reste rien…

Elle me montre la fenêtre, la neige qui tombe, elle hausse les épaules, tourne son fauteuil roulant vers moi, puis me salue avec son regard plein de tendresse, cette tendresse qu’elle a donnée à ses enfants, et dont elle ne se souvient plus…