Le médecin peut il tout entendre ?

 » Docteur,…le trou de la sécu…. et puis avec tous ces étrangers, … »

 » Vous avez vu le mariage pour tous, c’est incroyable… »

« Chez ces gens là… »

Stop !!! Mais comment est ce possible ? Comment ce patient que je soigne depuis 10, 15 ans, peut être plus, peut il me glisser cet avis odieux, cette vision détestable, ce propos haineux, cette interprétation étriquée ???

Entendre ces réflexions m’est insupportable. J’ai l’impression de trahir mes propres convictions, et plus grave encore de trahir tous les autres patients, mes amis.

Je ne supporte pas que ce patient puisse me livrer ce propos inacceptable et me rendre complice insidieusement.  Mais pourquoi cette attitude ? Est ce qu’au fil des années, ma volonté d’écoute, d’empathie, de non jugement d’autrui, laisse entendre que je puisse cautionner certains raisonnements décalés ? Pourtant par mon métier, je suis dans une démarche permanente de tolérance… suis je finalement trop tolérant ?

Médecin de famille. Quel passionnant métier ! De l’arrière grand mère au nouveau né, on intervient sur tous les fronts : la rhino-pharyngite, la vaccination, le syndrome dépressif réactionnel, le suivi ou l’annonce de pathologie grave…On partage tant d’événements à travers ce suivi médical.

Et le médecin que je suis essaye d’être attentif, directif quand il le faut, suggérer délicatement dans certaines situations, étayer certaines de mes positions avec conviction dans d’autres circonstances. J’essaye d’écouter, de composer avec le temps qui m’est imparti,  et quelque soit ce qui m’est dit, tente de ne pas m’immiscer, ne pas juger. Les patients me connaissent, ils savent que je ne renâcle pas à tenter de convaincre lorsque mes connaissances m’incitent à répandre la « bonne parole » médicale si c’est nécessaire. Péremptoire parfois mais souvent prudent, car je rappelle que certaines informations médicales sont à prendre avec précaution, et que les connaissances sont évolutives. Bref de l’écoute, de l’échange, et je m’adapte…

Alors comment ce patient indélicat en est il arrivé là ? Est ce mon attitude d’écoute? Celle ci est elle tacitement permissive ? Trop d’empathie ? Que le patient s’exprime sur un sujet qui ne concerne pas l’objet de la consultation passe encore, parler de la pluie et du beau temps fait partie des routines classiques de la communication, mais pourquoi mon oreille qui essaye d’être attentive doit elle subir ce type de messages homophobes, xénophobes…

J’ai une prise de conscience. Je me croyais tolérant, et je ne le suis pas.

Je suis pour le mariage pour tous, les enfants pour tous, j’adore mon patient Ahmed si courageux, ma patiente lesbienne hautement respectable, mon patient homo en deuil depuis des années de l’amour de sa vie, mon nourrisson black au développement psycho moteur impressionnant, mon patient obèse, mon grand père juif, mon anorexique obsessionnelle, ma catho multipare, mes CMU, mes chefs d’entreprises, l’étudiant angoissé, le tabagique impénitent, l’alcoolique récidiviste…

Mais je ne tolère plus ces homo-xéno-etc… phobes. Je continuerai à les soigner avec abnégation, mais qu’ils m’épargnent à jamais leurs réflexions émétisantes. Je développe une allergie grave, je frôle l’anaphylaxie et refuse toute désensibilisation. Si ça ne vous plait pas, je vous en prie, passer votre chemin !

J’adore mon métier. Mais le médecin peut il tout entendre ? Le toubib que je suis, assurément, non.

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