Des vies et des jours

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crédit photo : « Des jours et des vies »

Projetée par une bourrasque, le bruit que fit la pluie sur la fenêtre de la cuisine la sortit de sa torpeur. Elle ouvrit les yeux. Son café refroidissait dans son bol, mais peu lui importait, elle n’en voulait plus. Elle se leva lentement en s’appuyant sur la table en mélaminé de la cuisine, déroulant dans la douleur son rachis arthrosique,  puis,  avec précaution, se dirigea vers le salon. Elle s’arrêta un instant dans l’entrée, pour reprendre son souffle, et se tenir à la commode. Son regard s’arrêta sur le portrait de Jean, son mari. Il lui manquait.

« Depuis combien de temps était il parti, maintenant ? Il y a quelques années, 5 ans, 10 ans peut-être ? Il y a longtemps, trop longtemps.  La fin fut longue, douloureuse.  Pour lui, pour mon fils, pour moi. Ce diabète, ces amputations répétées… Mais il me manque…

Comme elle le faisait souvent, elle s’adressa  à la photographie jaunie par le temps : « Rappelle-toi Jean, lorsque tu me contais fleurette sous les oliviers, notre mariage, puis  la déchirure lorsque nous avons quitté l’Algérie de notre enfance, la grisaille de la métropole, ton travail, ma grossesse … »

Elle sentit ses yeux s’embuer, elle reprit le chemin du canapé où elle se réfugiait la majeure partie de ses longues journées de solitude. Dans un coin de la pièce, la télévision déversait son flot de générique, le sablier affiché sur l’écran, accompagné du titre de l’éternel téléfilm, semblait la narguer… « Des jours et des vies »…Elle ferma les yeux.

« Bertrand doit passer ce matin, il me l’a rappelé tout à l’heure au téléphone, …pour sortir… mais je ne sais plus pourquoi …»

Cela faisait bien longtemps qu’elle ne sortait plus seule, les années avaient eu raison de son assurance, ses muscles  la soutenaient à peine, sa démarche devenait ébrieuse, sa vision était brouillée. Et puis, elle s’était égarée une fois, à quelques dizaines de mètres de son immeuble, dans une rue dont elle avait pourtant, durant des décennies, foulé le pavé. Désormais sa vie était ponctuée par les appels ou visites de son fils unique, Bertrand, son pilier, sa fierté, sa richesse. Denise Montbron allait bientôt avoir 85 ans.

***

« Quel temps pourri  » marmonna-t il en rentrant dans le hall de l’immeuble. Bertrand était né dans la grisaille parisienne, mais fils de pied-noir il avait appris, plus que ses voisins alto-séquanais, à détester les intempéries. Et aujourd’hui ,la perspective d’accompagner sa mère fragile, dans cette atmosphère humide et venteuse le rendait encore plus sombre. Il faut dire que son « psy » avait changé récemment  son traitement de fond, et qu’il avait du mal à le supporter. Il se sentait plus raide,  plus gauche, moins mobile, moins vif. A 58 ans il n’en était pas à son premier traitement, mais ce neuroleptique lui semblait être une vraie camisole chimique. Le diagnostic de « maladie bipolaire » qu’on lui avait assené il y a quelques années ne l’avait de toute façon jamais convaincu. Et puis cette nouvelle dispute avec sa femme, ce matin, n’avait rien arrangé. Ce n’était pas de sa faute si depuis toujours il  était  déprimé, taciturne, et de surcroit «ralenti »par cette fichue médication. Elle ne le supportait plus, les disputes étaient quotidiennes, et allaient  crescendo. Mais en ce matin d’automne, c’était Denise, sa mère, qui devait avoir tout son attention, et il devait l’accompagner chez son médecin traitant. Devant le miroir de l’ascenseur qui le montait vers l’appartement de la vieille dame, il recentra sa cravate… Malgré ses troubles de mémoire la « Mama » était toujours très pointilleuse sur la présentation.

***

Lorsqu’ils s’installèrent devant moi, je fus frappé par le ralentissement psychomoteur de Bertrand Montbron. Ce visage figé, amimique, cette lenteur motrice, ce syndrome extrapyramidal pseudo parkinsonien pouvait être la conséquence d’un traitement neuroleptique mal supporté.

L’ensemble du dossier médical de Mme Denise Montbron fut étudié, et nous révisâmes l’ensemble des aides dont elle bénéficiait. De nombreuses aides, mais sans son fils, indéniablement, elle n’aurait pas pu rester chez elle, l’institutionnalisation aurait été inéluctable.

Oui Docteur la télé-alarme fonctionne, les repas sont portés, et les aides à la toilette sont parfaitement rodées. Mais je m’inquiète pour ses oublis, nous avons arrêté les traitements spécifiques pour la mémoire, je me demande si il ne faut pas les reprendre. Tenez Docteur … » Se tournant vers sa mère : « Maman, dis nous, quel est le nom du président de la république ?

Bertrand Montbron avait déjà accompagné sa maman à des « consultations de la mémoire », le terrible diagnostic de démence (terme qui lui était légitimement insupportable) de  type Alzheimer avait été posé, et un traitement spécifique initié, mais rapidement mal supporté. La question qu’il posait à sa maman, il l’avait déjà entendue dans la bouche de soignants…

Denise Montbron manifestement paniquait. La question la troublait. Elle bafouillait. J’imaginais son désarroi intérieur, une mémoire défaillante qui ne lui permettait plus de restituer le nom du récent élu, l’humiliation probablement ressentie de ne pouvoir répondre devant son fils, elle qui fut professeur d’histoire…

J’interrompis cette détresse en évoquant mes prescriptions et en rappelant les effets indésirables des traitements suggérés…

Lorsqu’ils prirent congé, je rappelais au fils que j’étais aussi à SA disposition…

***

L’hiver fut long, l’épidémie de grippe avait trainé en longueur, et mes journées de médecin généraliste furent bien remplies, le temps passait vite, très vite, trop vite… Je jetais un coup d’œil à mon agenda pour me rappeler le nom du patient que je devais maintenant inviter dans mon bureau.

« Mme Montbron Monique ». La belle fille de Denise Montbron, la femme de Bertrand.

Par réflexe j’ouvris son dossier informatique, mais mon disque dur central encéphalique organique personnel prit rapidement le relai du « PC ». Rien ne remplacera jamais le cortex cérébral du toubib. Ne serait ce qu’au niveau de l’affect…

Mme Monique Montbron, une femme de 55 ans, travaillait comme secrétaire de direction. Une hypertension traitée (probable objet de la visite du jour) et un vrai problème avec l’alcool qu’elle niait.  Même en tentant de lui démontrer  à travers des analyses sanguines perturbées, que sa consommation vespérale de Porto était toxique et pathologique,  elle n’avait jamais voulu le reconnaitre. Et soigner un patient malgré lui, c’est mission quasi impossible. Mais ce qui prédominait pendant nos rencontres médicales, c’étaient les difficultés qu’elle éprouvait à « supporter » son mari… Combien de fois l’ai-je entendu critiquer son époux, voire souhaiter sa disparition, « Je pourrais le tuer ! Bien sur je ne le ferai pas, c’est une façon de parler, mais il m’exaspère tant! »Disait-elle parfois… Durant nos échanges, je tentais, sans m’immiscer, de l’aider à relativiser… Mais l’alcool n’arrangeait rien, à la fois conséquence et cause. Bertrand et Monique n’avaient pas eu d’enfants. Avec Denise, la famille Montbron comptait ainsi trois membres.

Tandis que je me dirigeais vers la salle d’attente, je réalisais que cela faisait longtemps que je n’avais pas vu sa belle-mère. Noyé par le quotidien, mais inexcusable, j’avais oublié cette vieille patiente et ne m’étais pas aperçu de son absence aux traditionnels renouvellements, jusqu’à ce jour…

Lorsque la cinquantenaire pénétra la pièce, son allure me parut inhabituelle. Sa chevelure brune semblait plus tonique, ses déplacements plus légers, son parfum  plus fruité… Elle semblait plus dynamique, plus jeune… en fait, elle semblait plus heureuse…

Sitôt sa tension artérielle prise, alors que je l’invitais à revenir devant le bureau, je l’interrogeais sur sa belle-mère…

« Denise ? Mais elle a été placée en février ! On ne vous a rien dit ? Depuis la disparition de Bertrand, elle avait sombré… Vous avez l’air surpris… je ne comprends pas… vous n’avez pas reçu le faire part ? Bertrand est mort en décembre… Une chute dans l’escalier. Un accident bête. Vous savez, il était de plus en plus maladroit dans ses gestes, ses mouvements…Les médicaments vous croyez ? Peut être. On s’est encore disputé : Il était triste, pas réactif, usant, il pensait au suicide… oui c’est vrai j’ai un peu crié, c’était toujours la même rengaine insupportable… il est parti pour rejoindre la chambre…je l’ai rattrapé dans l’escalier, c’était trop facile de tourner le dos, de fuir ses responsabilités, de ne pas réagir, encore et encore… je l’ai un peu bousculé, plusieurs fois, et à un moment il est tombé lentement en arrière…c’était bizarre, mais c’était très lent, et il n’a pas fait de gestes pour se rattraper… vous croyez que c’est une forme de suicide ?…  Sa tête a percuté le coin du mur quelques marches plus bas. Une vilaine plaie. J’ai tenté d’arrêter le saignement. Au bout d’un moment j’ai fini par appeler les pompiers…ils sont rapidement intervenus, mais il a perdu conscience durant le transport, peu avant son arrivée à l’hôpital, puis il est mort aux urgences… je sors tout juste des démarches administratives…  Non pas d’enquête de police… Sur le certificat ils ont noté ‘mort accidentelle’»

Des jours et des vies…

Une bouffée délirante

En cette fin de matinée, nous ne chômons pas dans ce service d’urgences médicales. Je termine l’examen clinique d’un jeune enfant, tout en expliquant à la maman les examens complémentaires que je vais devoir prescrire, quand je suis interrompu par une soudaine clameur qui perce aisément les fines parois du « box ».

Des cris, des insultes, une voix masculine déformée par la colère, puis des pas rapides, nombreux, une bousculade…

Dans le couloir, un homme se débat en vociférant. Un aide soignant essaye de le raisonner et le contenir. L’homme « en blanc » est expérimenté, sa voix est calme, monocorde, mais ferme et directive. Il l’invite à se calmer tout en tentant de l’interroger sur l’objet de son courroux. Mais l’homme surenchérit, s’agite, bouscule son interlocuteur bienveillant, lâche une nouvelle salve d’insultes.
Puis tout va très vite, les propos hargneux sont incohérents, les mouvements brutaux, de plus en plus belliqueux, et bientôt nous sommes trois hommes à devoir physiquement limiter ses gestes. L’inconnu est bientôt à terre, un pompier et l’aide soignant tentent de le contenir, le sanglent de leurs bras. Il hurle, tandis je réussis à palper son pouls tout en tentant à mon tour de lancer le dialogue. Sa colère s’amplifie, ses propos deviennent inintelligibles.
L’agité est un homme d’une cinquantaine d’années, il est très mince, plutôt petit, moins de 55 kg à la louche, une musculature normale et je m’étonne de la force qu’il arrive à déployer : l’armoire à glace qui le ceinture a du mal à le maintenir. Son front est maintenant envahi par de nombreuses gouttes de sueur, son visage est déformé par un rictus de rage, ses yeux s’agitent en tout sens, son regard menaçant et son bouc lui donne un aspect quasi diabolique. S’il n’était pas habillé d’un T-shirt et d’un short, il pourrait ressembler à Gilles De Rais.

Une « BDA ». Une Bouffée Délirante Aigue.

Manifestement il est arrivé seul dans le service, personne ne l’accompagne, nous ne le connaissons pas, ses poches sont vides, aucune information…
L’agitation ne cède pas. Un brancardier vient en renfort.

Contrariant de ne rien savoir sur cet agité…est il sous un traitement anticoagulant qui contre indiquerait une intra musculaire ? A-t-il pris un toxique ? Une drogue ? Y a t il des traces d’injections veineuses…
Sa peau est couverte de transpiration, mais il ne semble pas fébrile à la palpation… ses mouvements sont désordonnés mais il n’y a pas d’asymétrie dans la force décuplée de ses membres pouvant orienter vers une pathologie neurologique, ses pupilles semblent normales, bien que dilatées… de toute façon faire une prise de sang à la recherche de toxiques, ou de causes organiques parait difficile en l’état actuel de la situation…
Son pouls parait « bien frappé », mais je vais tenter de prendre une tension , surtout si je dois prescrire un neuroleptique injectable… Ce n’est pas la solution idéale mais je ne vois pour l’instant que cette issue. Je vais lui donner encore un peu de temps mais … Ce produit devrait faire céder ce délire, et un dialogue serein devrait ensuite pouvoir s’initier. Cela ne me plait guère, le seul neuroleptique injectable qui est disponible dans ce Centre Hospitalier Universitaire a la récente réputation de faire chuter dangereusement la pression artérielle (ce produit sera d’ailleurs interdit quelques années plus tard ).

Et puis il faudrait que l’on puisse isoler cet excité. Que les jeunes patients du service puissent être témoins de ce spectacle est plus que regrettable… Mais là, il se débat avec une telle énergie, qu’il n’est pas transférable, il risque de se blesser…

Il faut prendre une décision, le patient est en nage, il est le premier à souffrir de cet état volcanique, il est toujours incontrôlable, la « camisole » chimique risque d’être rapidement nécessaire, le jeune interne que je suis doit arbitrer rapidement…

Tandis que le sapeur l’entrave de son poids, le soignant m’aide à tendre le bras du « patient malgré lui », pour que je puisse glisser mon tensiomètre…

L’infirmière nous rejoint. Je m’aperçois qu’elle tient une seringue remplie. Celle-ci est montée d’une aiguille intra veineuse… « Une IV, ben non, je…« 

Celle-ci m’interrompt d’un geste :

« Attends ! » me dit elle « Je le connais ! Il faut lui injecter une solution hypertonique de sucre… du G30… puis je ? »

J’opine du chef, je viens de comprendre… elle prend ma place, désinfecte le creux du bras, serre le garrot, palpe la belle veine que les muscles bandés rendent plus saillante, l’aiguille biseautée traverse alors le cuir, le reflux est vérifié, le garrot libéré, puis l’eau sucrée stérile est injectée… En quelques secondes, notre soignante a effectué un geste mille fois répété, avec une dextérité que le jeune médecin que je suis lui envie.

Comme si on avait appuyé sur un interrupteur, l’agitation cède, le faciès « satanique » laisse enfin place à un visage apaisé, les muscles se relâchent, notre pompier assouplit sa contrainte, puis libère complètement notre patient, qui a enfin renoncé « au côté obscure de la force ».
Le quinquagénaire s’assoit, tente d’éponger son front avec son vêtement trempé à tordre, puis nous regarde d’un air navré. Il balbutie … «Désolé… je suis vraiment, vraiment désolé »

Tandis que l’infirmière lui tend un verre de jus de fruit, elle nous apprend que notre pseudo-aliéné est diabétique insulino dépendant, passionné de vélo, et qu’il fait souvent de graves hypoglycémies. Il gère mal ses quantités injectées d’insuline, surtout lorsqu’il n’adapte pas celles-ci à l’intensité de son activité cycliste. Ce patient n’est pas psychiatrique : en dehors de ces accidents, il est connu pour son caractère doux et avenant. Les hypoglycémies sévères qu’il a déjà faites ont déjà provoqué des accès de délires qui l’ont conduit dans ce service et c’est par réflexe qu’il est venu spontanément ici.

Les sueurs profuses étaient aussi provoquées par l’hypoglycémie.
Je n’ose imaginer ce qu’aurait fait l’injection du neuroleptique (dont la dangerosité, supérieure aux autres médicaments de la même classe, n’était pas assez connue) sur une hypoglycémie sévère.

Ce que j’ai appris ou ce qui m’a été rappelé ce jour là :

– « Primum non nocere ».
– On ne cesse d’apprendre.
– Toujours favoriser le travail d’équipe, écouter l’expérience des soignants.
– L’humilité nécessaire du médecin.
– Ne pas confondre urgence et précipitation.
– Le B-A-BA des « BDA » : penser à faire un « dextro »(une glycémie capillaire) au doigt du patient en crise délirante. Une goutte suffit au diagnostic, et même si il y a agitation motrice, cette goutte est facile à obtenir.
– Certes la maladie tue, mais le médicament et le médecin peuvent être tout aussi toxiques…
– Certains médicaments sont plus dangereux qu’on ne le croit, puisque ce traitement injectable sera retiré de la pharmacopée après avoir sévi quelques années et après quelques décès… Cet épisode date d’il y a 20 ou 25 ans, bien avant médiator, vioxx, pilule de 3èG, diane 35…
– La liste des traitements disponibles à l’hôpital est trop limitée, le praticien prescripteur est pris en otage par des décisions administratives ou des arbitrages parfois discutables.
– C’est « infernal » pour les jeunes patients d’être témoins de ces expériences potentiellement traumatisantes. Dans le feu de l’action penser à les préserver, fermer les portes des « box »adjacents quand c’est possible, isoler les patients adultes, travailler pour créer officiellement ou officieusement des espaces dédiés à la pédiatrie d’urgence.
– L’homme est aussi une usine chimique : L’hypoglycémie en principe « coupe les pattes » du cycliste, c’est la classique « fringale », le muscle a besoin de sucre pour se contracter, mais la sécrétion d’adrénaline réactionnelle peut masquer cela.
– Se méfier de la force insoupçonnée des « gringalets »/ Ne pas juger trop rapidement, dans la vie comme en médecine.
– L’hypoglycémie, sans obligatoirement provoquer ces rares accès délirants, peut rendre agressif. C’est la baisse du taux de sucre, au niveau sanguin et intracellulaire qui fait pleurer le nouveau-né et c’est grâce à ce réflexe qu’il prévient sa maman qu’il a faim. De la même façon, si parfois la conversation entre deux individus dérapent un peu, « monte dans les tours », penser à évoquer cette hypothèse, surtout en fin de matinée et proposer un bonbon… qui adoucira la gorge, et peut être l’ambiance… Patients, si votre médecin est « soupe au lait », et que vous souhaitez avoir une prescription de Diane 35, ne prenez pas rendez vous avec lui en fin de matinée…