Réa, semaine 4

staff

– Bonjour Docteur !

– Bonjour ! Alors comment va Max depuis la semaine dernière?

– Je l’ai vu cet après midi. Il n’était plus intubé. Il était conscient.

– Bonne nouvelle ! A t il communiqué, a t il pu parler ?

-Il ne pouvait pas prononcer de mots, les cordes vocales étaient encore inopérantes, mais j’ai pu comprendre son chuchotement et en lisant sur ses lèvres. Les premiers mots qu’il m ‘a dit :  » Arrête de parler ! Tais toi ! « ... Il faut dire que j’étais tellement heureuse de le retrouver, le flot ininterrompu de mes paroles devait le fatiguer !

Puis après, il m a dit en chuchotant : « aide moi à descendre « 

Comme je lui refusais, et me justifiais, il a froncé les sourcils comme il sait bien le faire, et malgré son extinction de voix, j’ai parfaitement saisi les paroles qui ont suivi : « aide moi à descendre ou je demande le divorce ! »

Vous ne pouvez pas savoir comme ses paroles, paradoxalement, m’ont rendue heureuse! Je retrouve mon Max !

rappel réa, J1, lire ici 

Réa, semaine 3

photoRea2

Le médecin s’enfonce dans le faux cuir de son fauteuil, et ouvre le classeur médical. Il tourne rapidement les pages, et s’arrête sur ce qui semblent être les résultats des analyses du matin, puis reprend sa fébrile recherche. En s’agitant ainsi, les grincements sourds que font son siège envahissent ma pensée. Je suis tellement épuisée par ces semaines d’attente, de suspens insupportable, que mon esprit est maintenant aux abois. A force d’entendre des mauvaises nouvelles du service de réanimation dans lequel mon mari est enfermé depuis 3 semaines tous mes sens sont plus que jamais en alerte. Je vis cette hyper-vigilance tantôt comme une souffrance, tantôt comme un échappatoire. A cet instant, ma pensée a besoin d’être occupée par ce détail futile, et je laisse mon esprit vagabonder autour de ce bruit régulier et étonnamment salvateur, parasitant avec soulagement ma souffrance morale,  détournant mon angoisse.

Mais l’homme de l’art me replonge dans la réalité sordide :

Il a depuis ce matin une forte fièvre, nous craignons une troisième infection à germes résistants, nous l’avons remis aux antibiotiques aux larges spectres, il est actuellement sous 50 %d’oxygène, toujours intubé, ventilé, sédaté… »

Je ne suis pas médecin, je suis plutôt artiste. J’écris des poèmes, j’ai fait des études d’archi et ai longtemps exercé ce métier. Mais depuis trois semaines j’ai appris beaucoup de choses sur la réanimation. Et puis j’ai appris à lire entre les lignes des paroles des toubibs, à interpréter leurs regards, leurs attitudes. Je sais qu’il va encore me dire pour la troisième fois depuis 21 jours, que le pronostic vital est réservé…

-« Ce sepsis est important, nous avons du remettre de la NorAdrénalineà bonne dose à la seringue électrique car nous avions du mal à maintenir la tension… »

-« Combien ? »

 -« Pardon ? »

-« Combien de Noradrénaline ? »

 -«  2 mg/h, je… »

-« C’est plus qu’au premier choc. Vous avez l’air surpris mais les chiffres se sont imprimés malgré moi, et j’enregistre facilement tout ce que je vois, lis, entends…bref, Quelles sont ses chances ? Non ne me répondez pas, vous allez encore me dire que vous ne pouvez pas vous prononcer, qu’un nouveau cap est à passer etc… Ne vous fatiguez pas Docteur, vous faites votre possible, je vous fais confiance. Puis je aller le voir maintenant ? »

 …/…

Dans la salle, tout m’est devenu familier. Max semble dormir, paisible. Son thorax se soulève régulièrement, trop régulièrement, trop artificiellement… je connais maintenant tous les termes et fonctions de différentes tuyauteries qui maintiennent mon homme, à la vie, le « cathé. central » qui a déjà été changé lors de la deuxième infection la semaine dernière », les seringues électriques, le brassard à tension, la poche d’urine, le capteur de saturation qui illumine curieusement son doigt en un rouge incandescent à la « E.T. » de Spielberg… Je m’imagine que Max lui aussi voudrait bien revenir à la « maison »… je n’arrive pas à faire abstraction de ces détails, et j’ai appris à interpréter les fluctuations des chiffres du « scope », ces courbes et chiffres verts, bleus, rouge, la fréquence respiratoire, la tension, la fréquence cardiaque, et surtout cette sacrée « saturation » qui bipe.  Je ne suis pas croyante, mais lorsque je suis à ses côtés, je suis probablement proche de ce que que peut être la prière, la médiation, la communion. Max reviens moi, ne me laisse pas.

Max dort paisiblement, et le bruit régulier de soufflerie que fait le respirateur rythme sa respiration, mais  obsède ma pensée, entretient ma souffrance.

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