Choc

Il y a quelques décades, dans les couloirs de l’hôpital où je traînais ma blouse d’externe, un de mes maîtres, pour illustrer son enseignement du jour,   m’avait conté une anecdote pour frapper les esprits des futurs médecins, une histoire dont je n’ai pu vérifier la véracité mais que je souhaiterais partager ici.

 

David profitait de ces quelques instants de répit et du soleil généreux de cette fin d’été, sur la terrasse qui surplombait la clinique.  La matinée fut chargée dans le service des urgences où il officiait, en tant que médecin coordinateur. Par réflexe, il jeta un coup d’œil au « bip » qu’il avait pincé sur sa blouse, pour s’assurer que le voyant clignotait toujours docilement, témoignant de son bon fonctionnement à portée d’onde, et que son silence n’était pas du à une batterie déchargée. Il savait que grâce à ce fil à la patte,  il pouvait être en moins de 2 minutes dans un des services où on pourrait avoir besoin de ses compétences de réanimateur servile.

Comme d’habitude, la matinée trépidante qu’il avait vécue lui avait passablement coupé l’appétit et il posa la moitié de son sandwich au jambon sur le parapet, à côté de sa bouteille de soda. Il sortit une cigarette et l’alluma. Chaque minute de récupération comptait. Dans ces brèves intermèdes il avait appris à rentabiliser le temps qui lui était donné. Manger une demi part d’un déjeuner frugal, boire deux gorgées d’un soda saturé de sucre,et fumer une demi cigarette lui paraissait un compromis acceptable, qui donnait de la valeur à cette pause. Au loin les rumeurs de la ville  lui rappelaient que cette fourmilière humaine ne le laisserait pas longtemps vacant, et que bientôt, quelques étages plus bas, d’autres urgences viendraient faire appels à ses doctes connaissances ou réclamer des gestes salvateurs. L’astre  radieux  caressait son visage et il ferma les yeux profitant de ces moments rares et donc précieux.

Le bourdonnement d’ hyménoptères le fit sursauter. Il vit un couple de guêpes vibrionner autour de son repas abandonné, excitées par les exhalaisons des protéines porcines. Il saisit son soda et recula de quelques mètres. Très allergique aux guêpes,  il était bien placé pour savoir qu’une piqûre pourrait lui être fatale. Le venin de ces insectes ailés avaient au cours des dernières années provoqué chez lui des réactions de plus en plus fortes, une hypersensibilisation arrivée à son paroxysme, et une prochaine injection pourrait provoquer chez lui un choc anaphylactique létal en quelques minutes.

Le bip se mit à sonner.  « Rappeler le poste 9045 ».

Prestement, oubliant le danger ailé qui virevoltait à quelques pas derrière lui, il prit  la direction de l’ascenseur et porta son soda à la bouche pour y prendre une dernière gorgée… Hélas, une autre guêpe, attirée par le sirop industriel, s’était sournoisement tapie dans la canette de soda. Soudain agressée, l’insecte zébré de jaune, planta son dard meurtrier dans la lèvre de David…  la décharge qu’il ressentit  fut violente. Et la peur prit le pas sur la douleur. Le  terrible danger qui maintenant le menaçait provoqua  une réaction instantanée de survie. Il fallait faire vite, descendre aux étages pour s’administrer l’adrénaline salvatrice avant de sombrer dans les affres de l’inconscience que provoquerait bientôt le choc anaphylactique tant redouté, ou a minima l’œdème asphyxiant des voies aériennes  décrit par Heinrich Quincke. L’ascenseur est déjà là, vite …

Quelques étages plus bas, lorsque les portes s’ouvrirent, le médecin perdit connaissance…

guepe

L’issue ?  Mes souvenirs sont flous, je crains que mon maître dans sa volonté de nous apprendre qu’un choc anaphylactique par sa brutalité peut être mortel en quelques minutes, pour graver profondément nos consciences, avait du grossir le trait, et m’annoncer le décès de notre malheureux confrère. Aujourd’hui, j’ai peine à croire que dans un service hospitalier, l’infortune l’ait conduit à cette funeste fin et je ne doute pas qu’un confrère éclairé, devant ce choc avec exanthème « rouge homard » ait réalisé le diagnostic et  les bons gestes salutaires.

Le choc anaphylactique par piqûre d’hyménoptères serait responsable d’une quinzaine de décès par an en France. Ce chiffre pourrait sans doute être abaissé par des mesures de bon sens (éviter les contacts avec les guêpes quand on se sait allergique, prêter attention aux canettes de soda, verser leur contenu dans un verre transparent, avoir à portée de main un kit d’auto-injection d’adrénaline, éduquer l’entourage et les familiariser au maniement des seringues…)

Pour illustrer un peu plus la réaction anaphylactique, ci dessous un épisode que l’on m’a récemment narré :

Une imagerie médicale a été prescrite il y a un mois, docile ou respectueuse,  la patiente s’exécute, prend rendez-vous illico, et la voilà aujourd’hui allongée, sous les armatures circulaires d’un angioscanner. Le produit de contraste injecté dans la veine  diffuse rapidement dans l’organisme. Rien d’inhabituel, ce n ‘est pas le premier examen de ce type, et à 69 ans, son expérience médicale est indéniable. La chimie provoque comme à l’accoutumée une vague sensation de chaleur, et cette impression est finalement presque rassurante, tant elle est attendue, connue. Mais rapidement le ressenti se transforme de façon inhabituelle. Des douleurs croissantes et insupportables envahissent les muqueuses sinusiennes, l’audition semble s’amortir, et la gorge se resserre inexorablement et douloureusement.  L’étau gagne maintenant le haut de la poitrine, la voix se couvre, la parole n’est désormais plus possible, l’essoufflement s’installe, et des fourmillements / démangeaisons se répandent sur l’ensemble de l’épiderme. Ah, non, il n’y a pas de poire/sonnette laissée à disposition, comment prévenir, mais maintenant une sensation de trouble de la conscience s’installe. Ce n’est pas vraiment une perte de connaissance mais tout parait feutré, moins présent, moins visible, moins audible, moins compréhensible. Et maintenant l’impression de partir, l’intime conviction que c’est fini et que ce n’est qu’une question de secondes … la violence de la réaction allergique et de la cascade mortifère induite n’a désormais d’égale que la violence de la prise de conscience que la fin est inéluctable et proche.

« Tension 6/4 » lance le soignant qui est arrivé enfin près de la paillasse …

Adrénaline, cortisone, et hop la tension remonte… La patiente revient, le visage tuméfié, le rash cutanée généralisé.

Trois fois rien…

Sur le dossier médical de la chambre du service de Soins intensifs, où la patiente a été mise 24H en observation, a été griffonné « choc anaphylactique « . On aurait pu écrire « a failli y passer  » ou « trompe-la-mort », ou  » Dieu, c’était moins une ! »

choc

 

 

En attente d’un greffon

greffon

Comment consoler l’inconsolable, comment apaiser devant l’insupportable, comment soulager devant l’inacceptable…

…le médecin est parfois impuissant devant les détresses… 

Alors une oreille, une écoute, une attitude  empathique, de compassion, de sympathie, peut être atténue t elle le poids de la douleur morale, la force des relations humaines étant toujours supérieure  aux médications…

 

Ma patiente entra dans mon cabinet et s’installa, comme elle avait l’habitude de le faire toutes les semaines depuis 1 mois, dans le fauteuil qui faisait face à mon bureau.

Je scrutais chacun de ces gestes, de ses attitudes, de ses mimiques pour essayer de glaner une information sur l’évolution de l’état de santé de son fils. Comment allait il depuis la semaine précédente ? …

Celui ci souffrait depuis quelques années d’une détérioration lente et inexorable d’un organe vital, et il y a un mois, dans les suites d’une banale virose, son état s’est aggravé brutalement, nécessitant une hospitalisation en réanimation. Depuis 30 jours, il bataillait ainsi, pour rester en vie, aidé par des  transfusions itératives, la perfusion permanente de toniques cardiaques. Conscient, et « ventilant  » correctement il n’avait pas eu besoin d’intubation, mais son état hémodynamique était précaire,  le fil qui le retenait à la vie très fragile, malgré ses 35 ans, et la famille vivait dans l’attente angoissante d’un donneur, d’un greffon salvateur.

Et semaine après semaine, ma patiente venait pour glaner des informations complémentaires suites aux messages laissés par mes confrères réanimateurs. Je tentais d’être le plus réaliste possible, m’assurant à chaque phrase que mes propos étaient clairs, soulignant les espoirs, sans occulter la réalité.

Ainsi ce jour là, alors qu’elle s’installait devant moi, pour ne pas la brusquer, après les salutations traditionnelles,  je la laissais initier le dialogue.

Elle avait pris 10 ans en quelques jours, ces voyages quotidiens auprès de son fils,  dans l’insoutenable  attente  du greffon, l’avaient vieillie prématurément.

Elle s’installa dans le fauteuil, posa son parapluie contre le mur, glissa son sac sur ses genoux,  et lorsque son regard se posa sur le mien, je compris que son fils n’était plus.

Digne, elle essuya discrètement le flot  qui avait envahi ses yeux délavés, et d’une voix tremblante, me raconta les dernières heures avant la terrible issue, la façon dont la vie avait quitté la chair de sa chair, son fils, son enfant, son amour.

De mon humble expérience de médecin de famille, la perte d’un enfant, quel qu’en soit l’âge, quelles qu ‘en soient les circonstances (maladie, accident, guerre, dans un mine), est une épreuve difficilement soutenable pour une mère, un père, parfois insurmontable.

La disparition par manque de greffon ne facilite pas l’acceptation, la résilience…

 

lire ici : don d’organes,