Les billes de ma vie

billes

Mes mains jointes, paumes tournées vers le ciel, essayent de contenir les très nombreuses billes qui continuent à s’y accumuler, sans cesse plus nombreuses. La pyramide de ces petites sphères en verre commence à être conséquente, mais je ferai tout pour ne pas en laisser tomber une, ou plus exactement je ferai tout ce qui est physiquement possible. La nature m’a fait le don de paluches de taille suffisante, je peux en accepter encore quelques unes, ça devrait être faisable je pense. J’arriverai sans doute à éviter que l’une d’elles tombe 120 cm plus bas, en rebondissant bruyamment sur le carrelage, irrécupérable.

Mais voilà que de nouvelles billes arrivent, elles me paraissent très nombreuses, je tente de répartir les premières arrivées, d’écarter mes doigts avec précision, délicatesse, prudemment, pour augmenter le volume disponible, sans laisser trop d’espace pour éviter que l’une d’elles ne s’échappe.

C’est un succès, j’ai réussi. Mais rien n’est joué :  surtout ne pas trembler, garder mes deux mains horizontales, gérer la contraction isométrique de mes muscles interosseux, garder son sang froid.

Mais… là encore d’autres billes, ben non… je ne pourrai écarter l’espace inter métacarpien, ce n’est pas anatomique je vous assure, non physiologique, la métamorphose en palme ce n’est pas naturel

Je n’ai pas le choix, elles arrivent… peut être qu’un plaçant la nouvelle venue, ici, près du pouce droit, et la suivante là contre l’éminence thénar gauche, puis celle  là près du sommet, …et celle là aussi…

Aïe, NON ! Elle va tomber ! Elle dévale la pyramide , je déplace rapidement mes mains pour la retenir…trop rapidement… et ce n’est pas une bille que je perds, mais quelques paires qui vont tinter sur le sol carrelé…

C’est un échec, et les sphères continuent à rebondir, résonnant douloureusement dans mes oreilles sous mon regard impuissant… elles ne sont pas toutes tombées, mais ce bruit est difficile à supporter, martèle mon échec…

…/…

Tous les ans, en période de grippe, voilà ce que je ressens lorsque mes patients m’interpellent par téléphone, me sollicitent par mail, se pressent à ma porte, pour me voir à tout prix… Ok c’est la grippe, et une grippe peut cacher une pneumopathie, une pyélonéphrite… donc je me suis organisé pour augmenter significativement les plages de rendez vous d’urgence, voire à consacrer l’intégralité de certaines  journées à la gestion de cette épidémie locale, et en différant les rendez vous programmés pour renouvellement de traitement de fond ou en temporisant les vaccinations de l’enfance… mais comme tous les ans, certains patients ne seront pas reçus dans les temps, ou n’auront pas l’horaire souhaité, ou seront gérés par un confrère, et comme tous les ans, je « perdrai » des « vieux » patients qui me reprocheront plus ou moins bruyamment ma moindre disponibilité…

Comme tous les ans je composerai…, comme pour ces billes, j’essaierai de faire ce qui est physiquement possible, mais je sais que malgré moi, quelques billes tomberont. Le « bruit » qu’elles feront en tombant, celui  que feront mes patients en claquant la porte de mon cabinet sera toujours douloureux pour mes oreilles  mais avec les années qui passent je relativise, ou j’entends moins bien… la surdité sélective, une forme de sagesse ?

« Qui trop embrasse mal étreint ».

Assurément !

« La plus jolie fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a ».

Ok, ça marche aussi, mais je l’utilise moins, je tiens à ma virilité.

Je pense ne pas être un trop mauvais omnipraticien, je « touche ma bille » en médecine générale.  Il faut tout faire pour assurer le service public, et je pense donner dans ces moments là (malgré les critiques de certains urgentistes médiatiques qui crient un peu (au) loup, …n’est ce pas Patrick ?),

Mais il ne faut peut être pas paniquer, la plupart des viroses sont bénignes, un nez qui coule est rarement une urgence, et ne mérite pas toujours d’encombrer standards, cabinets libéraux ou services d’urgences hospitalières.

Et je ne tiens plus à faire plus de 50 patients en une journée comme il y a quelques années, ce n’est pas bien pour eux, ce n’est pas bien pour ma famille, et accessoirement pour moi. Partir « bille en tête » dans une journée marathon n’est raisonnable pour personne.

La médecine générale est un beau métier, j’ai bien fait d’y « placer ma bille », je n’ai pas de regrets quant à ce choix, mais des regrets sur le chemin que j’y ai parfois pris.

« Ne pas mettre toutes ses billes dans le même panier » … oui  les œufs …bon, c’est pareil…

Ainsi la vie m’apprend à hiérarchiser.

Je veille, si possible avec rigueur, sur les soins à prodiguer au sac de billes malades que l’on m’a confié, et tant pis si certaines souhaitent rouler ailleurs… bille qui roule n’amasse pas mousse…

Il y aussi d’autres sphères dans ma vie qui sont tout aussi importantes, où ma présence est parfois utile, et dont l’essence est toute aussi fragile que le verre. En tout cas elles me sont très précieuses… 10 autres billes dans cette famille recomposée, et il est important que je puisse les chérir, ensemble et séparément, et veiller à ce que chacune d’elles garde son éclat, sa rondeur, sa solidité, ses caractéristiques, sa beauté, son intégrité, et dans ce sac qu’est la vie, qu’elles continuent à bercer longtemps, de leur tintement joyeux, mes oreilles vieillissantes.

11paires

Râlerie du jour

« Comment il va ce matin ? Il a bien dormi ? »

Que la personne qui pénètre la chambre du patient, soit un grand professeur ou un jeune stagiaire, je ne supporte plus.

Les années qui passent au lieu de me rendre plus « sage » , exacerbent mes impatiences, mon seuil de tolérance pour certains comportements s’est fortement abaissé… Burn out ?

ilvabiencematinB crédit : « les Bidochon-assujettis sociaux »