Réa, semaine 3

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Le médecin s’enfonce dans le faux cuir de son fauteuil, et ouvre le classeur médical. Il tourne rapidement les pages, et s’arrête sur ce qui semblent être les résultats des analyses du matin, puis reprend sa fébrile recherche. En s’agitant ainsi, les grincements sourds que font son siège envahissent ma pensée. Je suis tellement épuisée par ces semaines d’attente, de suspens insupportable, que mon esprit est maintenant aux abois. A force d’entendre des mauvaises nouvelles du service de réanimation dans lequel mon mari est enfermé depuis 3 semaines tous mes sens sont plus que jamais en alerte. Je vis cette hyper-vigilance tantôt comme une souffrance, tantôt comme un échappatoire. A cet instant, ma pensée a besoin d’être occupée par ce détail futile, et je laisse mon esprit vagabonder autour de ce bruit régulier et étonnamment salvateur, parasitant avec soulagement ma souffrance morale,  détournant mon angoisse.

Mais l’homme de l’art me replonge dans la réalité sordide :

Il a depuis ce matin une forte fièvre, nous craignons une troisième infection à germes résistants, nous l’avons remis aux antibiotiques aux larges spectres, il est actuellement sous 50 %d’oxygène, toujours intubé, ventilé, sédaté… »

Je ne suis pas médecin, je suis plutôt artiste. J’écris des poèmes, j’ai fait des études d’archi et ai longtemps exercé ce métier. Mais depuis trois semaines j’ai appris beaucoup de choses sur la réanimation. Et puis j’ai appris à lire entre les lignes des paroles des toubibs, à interpréter leurs regards, leurs attitudes. Je sais qu’il va encore me dire pour la troisième fois depuis 21 jours, que le pronostic vital est réservé…

-« Ce sepsis est important, nous avons du remettre de la NorAdrénalineà bonne dose à la seringue électrique car nous avions du mal à maintenir la tension… »

-« Combien ? »

 -« Pardon ? »

-« Combien de Noradrénaline ? »

 -«  2 mg/h, je… »

-« C’est plus qu’au premier choc. Vous avez l’air surpris mais les chiffres se sont imprimés malgré moi, et j’enregistre facilement tout ce que je vois, lis, entends…bref, Quelles sont ses chances ? Non ne me répondez pas, vous allez encore me dire que vous ne pouvez pas vous prononcer, qu’un nouveau cap est à passer etc… Ne vous fatiguez pas Docteur, vous faites votre possible, je vous fais confiance. Puis je aller le voir maintenant ? »

 …/…

Dans la salle, tout m’est devenu familier. Max semble dormir, paisible. Son thorax se soulève régulièrement, trop régulièrement, trop artificiellement… je connais maintenant tous les termes et fonctions de différentes tuyauteries qui maintiennent mon homme, à la vie, le « cathé. central » qui a déjà été changé lors de la deuxième infection la semaine dernière », les seringues électriques, le brassard à tension, la poche d’urine, le capteur de saturation qui illumine curieusement son doigt en un rouge incandescent à la « E.T. » de Spielberg… Je m’imagine que Max lui aussi voudrait bien revenir à la « maison »… je n’arrive pas à faire abstraction de ces détails, et j’ai appris à interpréter les fluctuations des chiffres du « scope », ces courbes et chiffres verts, bleus, rouge, la fréquence respiratoire, la tension, la fréquence cardiaque, et surtout cette sacrée « saturation » qui bipe.  Je ne suis pas croyante, mais lorsque je suis à ses côtés, je suis probablement proche de ce que que peut être la prière, la médiation, la communion. Max reviens moi, ne me laisse pas.

Max dort paisiblement, et le bruit régulier de soufflerie que fait le respirateur rythme sa respiration, mais  obsède ma pensée, entretient ma souffrance.

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Le dernier bastion de la mémoire…

– Bonjour Mme R… ! Comment allez vous ce matin ?

-Bonjour. Je m’ennuie.

– Je comprends. Depuis combien de temps déjà
êtes vous dans cette maison de retraite ? 3 ans, 4 ans ? Juste
après la disparition de votre mari me semble t il.

– Oh vous savez… le temps passe, les jours se ressemblent, je ne sais
plus…

– Je vais prendre votre tension, je remonte votre manche…
Avez vous vu vos enfants récemment ?

– Mes enfants ? Je ne sais plus.

– Votre fille sans doute, rappelez moi son prénom.

– Attendez que je me rappelle, nous étions huit enfants. Il y avait d’abord
Adèle, Blanche, moi j’étais la troisième, Geneviève, Yvonne,
Georges-oui maman n ‘a eu qu’un garçon-… attendez après Georges
il y avait Louise, et Irène. Oui c’est bien ça et ça fait huit!

-Bravo ! Vous vous rappelez de tout ça, vos sœurs, votre frère !
Impressionnant, quelle famille ! Mais votre fille, que j’ai croisée
quelques fois chez vous, et dont vous me parliez souvent lorsque
vous veniez en consultation au cabinet, savez vous si..

– Oh vous savez je n’ai jamais été très portée sur les enfants! Après ce que
nous avions vécu dans l’enfance, nous avons tous beaucoup
travaillé, maman n’arrêtait pas, papa est mort jeune… Alors nous
n’avons pas voulu…Alors ma tension ?