André, mon pote

gpAndré, c’était mon pote, mon copain, mon alter ego, mon frère de cœur. Qu’est ce qu’on a fait comme c…ries quand nous étions mômes. Nous sommes nés la même année, et du berceau à l’adolescence nous nous sommes pratiquement  jamais quittés. Nous habitions sur le même palier dans ce vieil immeuble de Boulogne. Écolier, je le jalousais car il enchaînait les bonnes notes alors qu’il ne foutait rien, tandis que moi… Mais on se marrait bien. On a fait les quatre cent coups. Plus âgés, au  bal, on en a séduit des princesses… Mais lui les emballait plus vite que moi.  C’est qu’il savait y faire l’André, avec son sourire narquois,  et sa gueule de play-boy. Il ressemblait un peu à Gérard Philip. C’était le charmeur, le bourreau des cœurs.

Un jour de mars 42, nous remontions les quais le long de la Seine près de l’usine Renault.  Tandis que les ouvriers s’affairaient dans la fourmilière industrielle de l’ile Seguin, comme à notre habitude nous délirions, insouciants, heureux d’être ensemble. Dans la perspective d’un prochain bal, le printemps était proche, nous devisions sur nos futures conquêtes. Il avait repéré la belle Geneviève. Ses yeux de biche aux abois, ses beaux cheveux ondulés le rendaient fou. Il était, sans doute pour la première fois, amoureux…

Cette bombe, elle est tombée juste à côté. Nous avons été soufflés,  nous nous sommes retrouvés à des dizaines de mètres, contre un mur. Il y avait de la poussière partout, je n’entendais rien. J’étais sonné et je pense que j’ai perdu quelques instants connaissance. J’ai réussi enfin à me relever malgré les douleurs de mon épaule, manifestement fracturée. André, était à quelques pas de moi. Un éclat d’obus avait pénétré son torse.  Il était immobile, silencieux,  paisible…  il était déjà parti vers l’autre rive, celle d’où on ne revient pas.

Quelques années plus tard j’y ai travaillé dans cette usine, comme mécano. Puis j’ai rencontré ma femme, Simone,  dans un autre bal. Je suis maintenant retraité et malgré mon grand âge, je bricole encore un peu les vélos de mes arrières petits-enfants lorsque d’aventure, de moins en souvent il faut bien le dire, ils passent voir leur vieil aïeul.

Alors Docteur, vous me demandiez à l’instant d’où venait mon esprit fataliste, pragmatique, qui semble vous impressionner.  Vous comprenez, j’ai eu 70 ans de sursis, et mon pote André j’y pense tous les jours que Dieu m’a généreusement octroyés…

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L’insoupçonnable richesse (olfactive?) de certaines visites

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Madame Eructassionne faisait partie des patientes que mon éminent prédécesseur m’avait confiées. Elle me conviait trimestriellement en visite à domicile.

Son petit pavillon était implanté sur un des coteaux pentus de la ville, et les routes qui y menaient étaient tellement inclinées, que cette octogénaire aux genoux arthrosiques avait renoncé depuis quelques années à sortir de chez elle. Les quelques mètres qui  la séparaient de l’arrêt de bus, étaient pour elle un véritable calvaire.

Moi, jeune médecin, fraîchement installé, fougueux, volontaire, voire arrogant, fier comme Artaban, allait au chevet des veuves et miséreux,  combattre avec  conviction le germe, la douleur, la détresse, la mélancolie.  Et la population locale, reconnaissante de tant d’implication, venait grossir les rangs de ma patientèle. Du haut de ma morgue, m’autoproclamant investi d’une mission de santé publique, j’enchaînais avec foi les actes médicaux.

Mais en vérité, lorsque j’allais chez Madame Eructassionne, mes pas étaient plus lourds, moins vifs, moins volontaires, plus hésitants… le jeune toubib perdait alors un peu de sa superbe, car l’insalubrité de sa demeure était redoutable, et le danger potentiel.

Dès que je poussais le portail de son jardinet, les relents des déjections et urines canines arrivaient à faire fi de ma polypose nasale allergique, et l’anosmie dont j’étais coutumier, cédait sous l’importance de ces effluves nauséabondes, jusqu’à titiller le réflexe nauséeux… Je traversais alors les quelques mètres qui me séparaient de l’entrée, accueilli avec une supposée bienveillance par une dizaine de chiens, que l’on venait de libérer pour venir à mon encontre. Entouré de ces cabots sautillant sur mon costume, tout en slalomant difficilement pour éviter les étrons immondes, pas à pas je franchissais laborieusement les quelques encablures qui me séparaient du perron.

Indépendamment des odeurs, et des traces que les pattes que ces chiens laissaient sur mes effets, une irrépressible angoisse m’envahissait. Il y a quelques années mon prédécesseur avait du se recoudre le scrotum, après la morsure canine de son entre- jambes lors d’une visite de routine à quelques pas d’ici…

Une fois ce champ de mines traversé,  soulagé d’avoir gardé mon intégrité physique et ma virilité, je pénétrais  dans la chaumière, où l’ambiance olfactive changea : les parfums de poils de chiens mouillés, et de graisses de cuisine se mêlaient maintenant, avec par endroits quelques relents de moisissures. Dans la pièce lugubre où on m’offrait une chaise crasseuse, la lumière filtrait difficilement par les vitres embuées, et les voilages jaunis.

Oubliant mes grands principes d’humanité, penaud, j’abrégeais ma visite, allant à l’essentiel, enregistrant les données basiques de l’auscultation, tout en bousculant fébrilement ici un vieux caniche, là un bichon maltais, empêchant  un lévrier afghan galeux de mordiller la tubulure de mon stéthoscope. Les prescriptions étaient ensuite hâtivement rédigées. Les remerciements de ma patiente qui concluaient ma visite un petit quart d’heure plus tard, me semblaient illégitimes, mais je  me réjouissais de rejoindre mon véhicule, oubliant bien vite que j’avais sans doute bâclé mon art.

Après quelques années, j’avais pris le pli, et m’habituais à ces visites qui faisaient pleinement partie du métier, et l’oreille que je prêtais à la malheureuse patiente esseulée, semblait lui être hautement thérapeutique. Cette écoute semblait en tout cas plus efficace que les quelques médications que je couchais maladroitement, dans la pénombre de son salon, sur le papier de mon ordonnancier, tels des hiéroglyphes, au grand dam de mon collègue pharmacien, Monsieur Champollion.

Madame Eructassionne se plaignait de troubles digestifs depuis des décennies et consultait régulièrement un confrère gastro enterologue, jusqu’au jour où la symptomatologie habituelle se transforma quelque peu, pour mettre en évidence un cancer ovarien qui l’emporta rapidement, dans des conditions de prises en charges hospitalières discutables qui feront l’objet, sans doute, d’un autre billet.

Je ne sais ce qu’est devenue sa meute…